Biotechnologie

Un grand pas en avant mais dans quelle direction ?

Ancien médecin militaire et officier de l’armée française, le Dr Patrick Barriot est spécialiste en anesthésie réanimation et en toxicologie d’urgence. Il est responsable du « Département Risques Biologiques « de Point-Org-Sécurité.

Homme de cœur en même temps que de savoir, le Dr Barriot illustre mieux que quiconque la devise « science sans conscience n’est que ruine de l’âme « . Il est l’auteur de nombreux essais sur les menaces que font peser les progrès de la technique sur la liberté des hommes. Des essais réunis notamment dans un ouvrage paru en 2000, Les Diables sont déchaînés. Chronique des temps déshumanisants.

En 2004, le Dr Barriot a publié avec Chantal Bismuth, aux éditions Flammarion, ou ouvrage de référence sur Les armes de destruction massive et leurs victimes.

Au service de la santé et de la destruction

Le progrès scientifique a toujours été étroitement lié au développement des moyens de destruction de l’humanité que ce soit dans le domaine de la chimie, dans celui de la physique et aujourd’hui dans celui de la biologie.

Au début du XXe siècle, ce sont les travaux des chimistes allemands qui ont conduit à la mise au point des gaz de combat. Ces travaux, consacrés initialement à la lutte contre les insectes parasites, ont rapidement trouvé une application militaire. Les recherches de Fritz Haber puis celles de Gerhard Schrader sont à l’origine du cyanoformate de méthyle (Zyklon B) et des neurotoxiques organophosphorés (tabun et sarin), les plus meurtriers des gaz toxiques. IG Farben, créée en 1925 par la fusion des différents acteurs de l’industrie chimique allemande, dirigeait sous le IIIe Reich la Degesch (acronyme de Société allemande pour la lutte contre les parasites). C est IG Farben qui produisit le Zyklon B destiné aux chambres à gaz. Lors de la guerre du Vietnam, l’industrie chimique américaine mit au service de l’armée ses agents défoliants. Nous savons aujourd’hui que 85 millions de litres de défoliants lourdement chargés en dioxines furent déversés par les avions américains sur le Vietnam entre 1968 et 1971. L' »agent orange « , du nom des fûts de couleur orange qui contenaient le défoliant, est responsable de quatre millions de victimes atteintes, entre autres, de lymphomes et de sarcomes. Les autorités militaires américaines ont longtemps affirmé que les défoliants, chargés de détruire les abris forestiers, étaient sans danger pour les êtres humains ! Des entreprises telles que Monsanto qui prétendent aujourd’hui lutter contre la faim dans le monde au moyen des OGM, ont durablement empoisonné par les dioxines la chaîne alimentaire de millions de Vietnamiens.

De la même manière, les progrès de la physique nucléaire ont trouvé une application offensive dès les années 1940, très peu de temps après la découverte de la fission des atomes. Dans sa directive du 30 août 1941 au Comité des chefs d états-majors, Winston Churchill déclara à propos de la mise au point d’une bombe à l uranium : « Bien que je sois pour ma part satisfait des explosifs existants, je pense que nous ne devons pas faire obstacle au progrès « . Le bombardement nucléaire d Hiroshima fut salué dans le quotidien français Le Monde du mercredi 8 août 1945 comme « Une révolution scientifique « ! Les mêmes autorités militaires qui affirmaient pendant la guerre du Vietnam que les défoliants à base de dioxine étaient inoffensifs pour les êtres humains, affirment aujourd’hui que l’uranium appauvri (uranium 238), largement utilisé durant les guerres contre l’Irak et la Serbie, est sans danger pour les civils exposés. C’est probablement pour cette raison que les militaires s’en protègent au moyen de tenues NRBC.

Les effrayantes potentialités de la bioscience

Depuis les années 1970, nous sommes entrés dans une ère de progrès biotechnologique. Les trois piliers des sciences expérimentales (physique-biologie-chimie) ont rapidement convergé vers une discipline commune opérant à l’échelle de la molécule ou de l’atome et permettant la manipulation de la matière vivante. Les micro-organismes modifiés par transgénèse, appelés « bioréacteurs « , permettent de produire de nombreuses molécules thérapeutiques : antibiotiques, insuline, EPO (érythropoïétine), hormone de croissance humaine, antigènes vaccinant (hépatite B), interféron. Ces « bioréacteurs « assurent désormais la synthèse de molécules complexes. C est ainsi que l’insertion de 13 gènes étrangers dans le génome du champignon Saccharomyces cerevis (levure de boulanger) dirige la synthèse de l’hydrocortisone. Dans un avenir proche, des bactéries génétiquement modifiées pourront sécréter le médicament au niveau de l organe malade. Une souche modifiée de Lactococcus (bactérie colonisant l’intestin) synthétise une protéine humaine capable de traiter des maladies inflammatoires de l’intestin. Une fois ingérée, la bactérie modifiée colonise l’intestin tout en produisant in situ le médicament. Aux Etats-Unis, une expérience de thérapie génique chez l homme vise à modifier le métabolisme cérébral de patients atteints de maladie de Parkinson. Cette maladie est liée à un défaut de sécrétion cérébrale de dopamine, molécule utilisée par les neurones pour communiquer entre eux. L’expérience consiste à injecter dans le cerveau d’un patient un virus modifié porteur du gène codant pour la synthèse de la dopamine afin de restaurer une production satisfaisante de neuromédiateur. Ces exemples montrent que l’agent biologique le micro-organisme (bactérie, virus) qui joue le rôle de bioréacteur ou de vecteur †» est indissociable de l’agent chimique (médicament, hormone, neuromédiateur) qui exerce l’effet thérapeutique.

Des « médicaments d’assaut « 

Nous avons vu que les travaux des chimistes sur les insecticides et les pesticides, de même que les travaux des physiciens sur la fission de l’atome, ont conduit à la mise au point de systèmes offensifs toujours plus meurtriers. Tout porte à croire qu’il en sera de même pour les biotechnologies. Signalons dès à présent que les molécules thérapeutiques sont souvent détournées de leurs indications médicales pour êtres employées à des fins délictueuses, criminelles ou agressives. Prenons trois exemples. Le premier concerne l érythropoïétine ou EPO. Cette hormone qui sert par exemple à traiter l’anémie des insuffisants rénaux, est utilisée comme produit dopant par de nombreux sportifs. Le gamma-hydroxybutyrate ou GHB, agent hypnotique utilisé par les anesthésistes, est également appelé « drogue des violeurs « . Inodore et sans saveur quand il est dilué dans l’alcool, le GHB entraîne un effet de soumission chimique puis un sommeil avec amnésie. Les victimes sont généralement droguées à leur insu dans les boîtes de nuit puis violées. Le GHB est également utilisé par les forces de l’ordre pour neutraliser les preneurs d’otages naïfs qui boivent le café qui leur est offert. Une fois endormi le preneur d’otages est généralement exécuté au moment de l’assaut. La frontière entre médicament et arme d’assaut tend donc à s’estomper. Nous avons créé pour cette raison le terme de « médicament d’assaut « . Au mois d octobre 2002 à Moscou, 900 personnes furent prises en otage par un commando tchétchène dans le théâtre de la Doubrovka. Les forces spéciales russes donnèrent l’assaut le 26 octobre au petit matin après avoir diffusé un gaz narcotique à travers le système de ventilation de la salle. Bien que la composition exacte du gaz soit tenue secrète, nous pouvons dire qu’il s agissait d’un gaz anesthésique associant un morphinomimétique puissant (fentanyl) et un gaz halogéné. Ces produits sont utilisés au bloc opératoire sous couvert d’une assistance respiratoire car ils provoquent un sommeil brutal avec dépression ou arrêt ventilatoire. 130 otages ont perdu la vie lors de l’assaut des forces spéciales car aucun dispositif de secours médical n’avait été mis en place aux abords immédiats du théâtre. Les terroristes ont été exécutés dans leur sommeil par les forces de sécurité. Les agents incapacitants utilisés autrefois, tels que l’agent BZ ou les dérivés du LSD, ont fait place à de nouveaux agents appartenant à une pharmacopée qui s’agrandit de jour en jour. Les progrès de la neurochimie et des biotechnologies conduisent en effet à la mise au point de molécules dont les effets sont de plus en plus ciblés et de plus en plus modulables : modification de la vigilance ou des perceptions sensorielles, soumission chimique, perturbation du comportement sexuel, abolition des sentiments de peur et de remords.

Les applications offensives des biotechnologies sont nombreuses : destruction des êtres humains, destruction des élevages et des cheptels, destruction des récoltes, destruction des infrastructures. Nous avons vu que les bioréacteurs pouvaient synthétiser des médicaments et des hormones. Ils peuvent produire de la même manière des toxines foudroyantes qu’il était autrefois très difficile d isoler et de purifier. Nous avons vu que des bactéries inoffensives, qui colonisent normalement le corps humain, peuvent être programmées pour sécréter un médicament in situ, en particulier dans le tube digestif. De la même façon, elles peuvent être programmées pour sécréter une toxine mortelle. Des biologistes ont inséré avec succès dans le génome du colibacille (E. coli) qui colonise notre intestin, le gène codant pour la neurotoxine botulique et le gène codant pour le facteur létal du bacille responsable de l’anthrax. Toutes ces recherches peuvent déboucher sur l’émergence d’un agent pathogène inconnu et virulent, susceptible d être utilisé à des fins offensives ou de s’échapper d’un laboratoire de recherche à la faveur d’une erreur de manipulation.

Une arme de pointe pour les guerres futures

L’éventualité d’une pandémie provoquée par un virus hautement pathogène doit donc être prise en compte, qu’elle soit d origine accidentelle ou criminelle. La possibilité d’une pandémie criminelle est d’autant plus crédible que la révolution technologique à laquelle nous assistons engendre une révolution dans l’art de la guerre et une rupture avec les modèles traditionnels. L’avènement des nouvelles technologies (biotechnologies, nanotechnologies) impose une révision radicale de la réflexion stratégique. Deux officiers chinois, Qiao Liang et Wang Xiangsui, ont parfaitement exposé dans leur ouvrage « La Guerre hors limites « cette vison de la guerre moderne dans des conditions de haute technologie. Les actions guerrières sont désormais élargies à tous les domaines autres que le domaine militaire, à tous les moyens autres que les moyens militaires. Les biotechnologies ont produit de nouveaux guerriers : les biologistes, de nouvelles armes : les micro-organismes génétiquement modifiés, un nouveau champ de bataille : notre vie quotidienne. Prenons quelques exemples concrets de la puissance des biotechnologies.

L’ingénierie génétique permet de modifier le génome des agents pathogènes pour accroître leur virulence. Deux scientifiques australiens de l université de Canberra, Ronald Jackson et Ian Ramshaw, ont inséré le gène codant pour l’interleukine-4 dans le virus de la variole des rongeurs (virus « mouse-pox « ). L’interleukine-4 a la propriété de stériliser les femelles de souris et de rats. Transmis par contact oro-nasal chez les rongeurs, le virus modifié était destiné à luter contre la prolifération de ces animaux. Or l’interleukine 4 a également la propriété d’inhiber le système immunitaire. En quelques jours toutes les souches de souris infectées sont mortes, y compris celles qui résistaient naturellement au virus de la variole. En outre, le vaccin contre la variole des rongeurs se révéla inefficace contre ce nouveau virus. S’il s était échappé du laboratoire, ce dernier aurait pu contaminer d’autres espèces animales que la souris, en particulier le lapin. Le déroulement de l’expérience australienne fut publié au mois de février 2001 dans la célèbre revue Journal of Virology. Le risque d’utilisation d’un tel virus par des bioterroristes fut aussitôt évoqué et Ronald Jackson déclara : « On peut à coup sûr imaginer que si un fou mettait de l’interleukine-4 humaine dans le virus de la variole humaine, virus proche de la variole des souris, il en accroîtrait la létalité de façon très importante. Quand on voit les conséquences de ce qui est arrivé avec les souris, je ne voudrais pas être celui qui ferait cette expérience « . De la même façon, le chercheur américain Mark Buller a créé en 2003 un virus « mouse-pox « produisant de l’interleukine-4 et neutralisant les défenses immunitaires. Ce virus se révéla capable de tuer la quasi-totalité des souris infectées, même lorsqu’elles étaient préalablement vaccinées contre la variole murine ou traitées par des antiviraux. L’équipe de Mark Buller a également modifié en ce sens le virus de la forme bovine de la variole (« cow-pox « ). Faut-il rappeler que les redoutables neurotoxiques organophosphorés furent mis au point à la suite des travaux des entomologistes allemands portant sur l éradication des insectes ravageurs ?

La connaissance précise de l’enchaînement des nucléotides au sein du génome permet d établir un véritable plan de montage des agents pathogènes pouvant conduire à leur synthèse in vitro. Un groupe de chercheurs américains, dirigé par Eckard Wimmer, est parvenu en 2002 à synthétiser le virus de la poliomyélite dont le génome est constitué de 7 741 bases. Eckard Wimmer a déclaré à cette occasion : « Nos résultats montrent qu’il est donc possible de synthétiser un agent infectieux in vitro, en suivant seulement les informations données par sa séquence écrite « . La séquence du génome du virus de la poliomyélite est librement disponible sur des bases de données du réseau Internet. De son côté, Craig Venter a synthétisé en 14 jours seulement, le virus bactériophage phiX174 dont le génome est constitué de 5 386 bases. Désormais aucun obstacle technique n’interdit la synthèse en laboratoire d’un virus aussi dangereux que celui de la variole même si son génome comporte 185 000 bases. La manipulation génétique d’un micro-organisme pathogène peut donc augmenter sa virulence, lui conférer une résistance aux traitements ou lui permettre de déjouer les défenses immunitaires. La synthèse d’un agent pathogène entièrement nouveau est désormais possible. Le taux de mortalité chez les personnes infectées serait alors bien plus élevé que les 2 % d’une grippe, plus élevé que les 20 % d’un SRAS, plus élevé que les 30 % d’une variole « naturelle « , pouvant avoisiner les 100 % !

Des épidémies incontrôlables

Cette révolution technologique suscite des prévisions catastrophistes. L astrophysicien britannique Sir Martin Rees, surnommé le « prophète de l’apocalypse « , a fait le pari que d ici à 2020 une « bio-erreur « ou une « bio-terreur « aura tué un million de personnes : « Les biotechnologies progressent rapidement. En 2020, il y aura des milliers « voire des millions  » de personnes qui auront la capacité de provoquer un désastre biologique de grande ampleur. Je ne m’inquiète pas seulement des groupes terroristes organisés, mais des tordus isolés possédant la même tournure d’esprit que les gens qui propagent aujourd’hui les virus informatiques. Même si tous les pays du monde imposent une réglementation des technologies particulièrement dangereuses, leur capacité à faire effectivement respecter ces règlements me parait aussi mince que ce qu’elle est à l heure actuelle en matière de drogue « . Ce qui est intéressant dans le pari de Sir Martin Rees, c est qu’il met sur le même plan la « bio-terreur « et la « bio-erreur « . De nombreuses failles ont été révélées dans la sécurité de laboratoires manipulant des souches virales hautement pathogènes (une quinzaine de sites P4 et plusieurs centaines de sites BSL3 dans le monde). Des erreurs de manipulation, souvent mortelles, ont été rapportées concernant le virus de la variole, le virus Ebola, le virus de la grippe, le virus du SRAS ou Bacillus anthracis La résurgence du SRAS, au mois d’avril 2004, était liée à une contamination accidentelle en laboratoire. En France, le rapport sur le risque bioterroriste du professeur Didier Raoult a mis en évidence que de nombreux laboratoires français ne sont pas en conformité avec la loi pour manipuler les organismes pathogènes.

La possibilité d’attaques biologiques visant les cultures ou les élevages doit être considérée avec une extrême gravité. Les épidémies récentes de fièvre aphteuse, de grippe aviaire ou de SRAS soulignent la réalité du risque infectieux naturel, accidentel ou criminel, pesant sur les élevages. L’impact économique de telles épidémies est colossal. Les récoltes peuvent être également menacées par des micro-organismes manipulés. La lutte contre les plantations de drogue utilise depuis longtemps des « Agents verts « qui sont de véritables armes biologiques. Fusarium oxysporum, surnommé « Attila le Hun « , est un champignon génétiquement modifié, capable de détruire les plantations de coca ou de marijuana. Mais toute espèce de plante cultivée peut être détruite par une souche de Fusarium spécialement conçue par manipulation génétique. En outre, les fusariums sont capables de muter facilement, de se propager rapidement et de s attaquer naturellement à d’autres cultures. Des fermiers péruviens ont accusé les Etats-Unis d’avoir répandu dans leurs champs de coca un champignon génétiquement modifié qui se serait ensuite attaqué aux bananeraies. Faute de définition, cette arme biologique, capable de détruire 99 % de la plante dans un champ, échappe à la convention de 1972. Le pouvoir destructeur des micro-organismes génétiquement modifiés s étend également aux matériaux et aux infrastructures. Des « bactéries mangeuses de routes ou de bunkers « ont été créées. Ces OGM antimatériaux ou GAMAS sont capables de s attaquer au ciment, à l’acier, au kevlar, au trinitrotoluène (TNT), au polyuréthane de certaines peintures, aux hydrocarbures, à la cellulose.

Le « catastrophisme éclairé « revendiqué par Jean-Pierre Dupuy, pas plus que le principe de précaution ne sont générateurs de paralysie. Pour Jean-Pierre Dupuy, « La prévision du futur doit être simultanément alarmante et crédible afin de susciter une action permettant que la prévision ne se réalise pas « . Ne nous moquons surtout pas de Cassandre. Ses prévisions sont d’autant plus précieuses qu’elles sont précises. Nous devons les considérer avec le plus grand sérieux et tout mettre en œuvre pour qu’elles ne se concrétisent pas. Nous laisserons ensuite les incrédules la railler au motif que ses prédictions étaient fausses !

Dr. Patrick Barriot

http://www.ffw.ch/french/newscontent.asp?sid=61&lid=3&link=Dossier%20Galmiz%205

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