Chamanisme et ethno-botanisme

Les mélodies du partenariat

La littérature consacrée à l’Ayahuasca désigne et regroupe plus communément sous le terme Icaros des chants utilisés par les chamans lors des séances hallucinatoires. Ces chants possèdent la particularité d’exercer un contrôle et un pilotage par les sons vocaux sur l’univers des visions. L’origine des Icaros se situe dans la sphère hallucinatoire où ces chants sont émis par les esprits de l’Ayahuasca dans un registre de fréquence sonore aigue.


Représentations imaginaires des icaros lors d’une cérémonie. Les icaros sont, dans la logique indienne, émis par les plantes constitutives de l’ayahuasca. Les icaros ont la particularité d’avoir un double aspect sonore et visuel, qui permet aux chamans de piloter les hallucinations.

La tache première du chaman lors de son initiation est de recevoir de ces esprits les mélodies Icaros et de les mémoriser pour enfin les restituer le plus fidèlement possible. Grâce à cette pratique imitative, le chaman peut à nouveau, soit contacter les esprits des végétaux, ou avec un Icaros de nature thérapeutique soigner un patient en chantant à sa proximité, ou encore chanter sur un breuvage curatif pour en activer les éléments posologiques.

Dans la pensée des peuples autochtones du bassin amazonien chaque plante et être vivant sont censés posséder un chant qui lui est affilié, et qu’il est possible d’entendre et de recevoir dans la transe induite par l’Ayahuasca.

Selon mon hypothèse, je suggère de considérer les chants Icaros comme le véritable «mode opératoire» de la symbiose hommes-plantes psychoactives.

Reste à présent de démontrer comment s’effectue le bénéfice réciproque entre les deux règnes.

Dans un premier temps, il est facile de reconnaitre que selon cette vision, l’homme est bénéficiaire de «l’aide» apportée par les plantes (diagnostics de maladies, assistance dans la pratique curative, et désignations de remèdes végétaux, acquisitions d’informations sur l’écosystème).En effet, le trésor culturel représenté par les Icaros crée un bien précieux pour la communauté tribale, lui conférant un Système de santé en dialogue constant avec la nature et la vie.
S’il est facile d’identifier dans la communauté tribale, le premier bénéficiaire de cette symbiose, en revanche, qu’est ce que les hommes peuvent bien apporter aux plantes?
Pour mieux comprendre ce bénéfice, il nous faut nous intéresser de plus près au mode de transmission des Icaros. Lors de l’acquisition de ces mélodies, s’effectue une transmission d’information que le chaman doit, s’il veut en conserver les vertus, dupliquer dans sa mémoire des copies conformes, condition indispensable à la réussite de son initiation.
Ainsi en stipulant à la vue des recherches de Steniheimer l’hypothèse que les Icaros seraient des propriétés sonores biomoléculaires des plantes, une telle transmission et duplication de cette information biologique dans le cerveau humain généreraient un double culturel des informations génétiques et chimiques des plantes. A ce titre l’on pourrait comparer les Icaros à une sorte de «musilangage» primordial ou seraient mêlés par des ressemblances structurelles le code génétique des plantes, dupliqués par le cerveau et le langage s’articulant selon le même principe que l’ADN et sa codification d’informations. Sur ce sujet, voyons ce que nous dit le sociologue Edgar Morin en comparant le langage génétique de la vie avec le langage verbal de l’homme.
Le déchiffrage du code de l’ADN nous a révélé le langage de la vie. Cette découverte a ainsi introduit au cœur du vivant un langage hiérarchique et logique analogue au langage humain. Ceci à révélé que l’évolution par ces métamorphoses des organismes (cladogénèses) était comparable voir identique au langage des hommes et de ses capacités métaphoriques et métonimiques. Et Edgar Morin de poursuivre: la culture humaine est elle aussi, quelque chose de vivant qui constitue un patrimoine informationnel et organisationnel pour les sociétés humaines à l’instar du patrimoine informationnel inscrit dans l’ADN des êtres vivants.

Pourquoi, puisque nous sommes en la présence de langages identiques, ne pas imaginer la possibilité d’échanges d’informations entre ceux-ci? Selon cette idée, les plantes et leurs propriétés biologiques se verraient subir une transformation dans la sphère hallucinatoire conjointe au psychisme humain, passant d’une information naturelle à un statut d’objet culturel sous la forme de chants mêlant des fréquences sonores biomoléculaires avec le langage verbal. Je pense que c’est dans ce passage du naturel au culturel que les plantes deviennent à leur tour bénéficiaire de l’économie symbiotique.

Dans le pool de la culture humaine, l’information génétique des plantes, mêlée à des invocations linguistiques se verrait pourvue d’une autre dimension évolutive avec des vitesses de reproduction démultipliées par la transmission d’individu à individu réalisée par la tradition orale et l’initiation. Car il faut bien garder à l’esprit que cette information «bioculturelle» est de nature sonore et musicale ce qui facilite grandement sa mémorisation et sa transmission. Qui dans sa vie de tous les jours ne s’est pas surpris à fredonner quasi inconsciemment une mélopée ou une petite ritournelle vous «parasitant» tout au long de la journée! Le zoologiste Richard Dawkins dans son livre <Le
gène égoïste» va jusqu’à comparer ces mélodies et certaines idées à une nouvelle forme de vie informationnelle qu’il baptisa du nom de même pour traduire au mieux leurs extraordinaires facultés à l’autoreproduction dans le pool de la culture via le transfert et la duplication de cerveau à cerveau.

Dans la logique de ces idées il devient possible de considérer le chamanisme hallucinogène comme un phénomène «bioculturel» relativement autonome, capable d’autoreproduction et d’expansion doté d’une certaine autonomie par rapport aux cultures «mères» lui ayant donné l’existence. Je tiens à ce sujet à rappeler que le chamanisme actuel est en pleine expansion et ceci bien au-delà des cultures primordiales qui lui ont données le jour. Aujourd’hui la plupart de ces cultures, ainsi que leurs représentants, sont en voie d’extinction, or paradoxalement, pour le chamanisme c’est l’inverse qui se produit, celui-ci connaissant actuellement une expansion de dimension internationale.

L’intérêt de ces spéculations et de cette hypothèse réside dans ces possibilités d’expérimentations. Si les Icaros sont bien identiques aux émissions mélodiques biologiques découvertes par Joël Sternheimer, il est possible de concevoir un certain nombre d’expériences pouvant infirmer ou affirmer cette théorie.

A titre d’exemple prenons tout d’abord comme sujet d’expérience le chant Icaros de l’esprit de l’Ayahuasca. Si Cet Ikaros est comme le suppose notre hypothèse le reflet culturel des propriétés biomoléculaires de la liane Banestériopsis caapi, il serait peut-être envisageable en appliquant la méthode d’analyse de Joël Sternheimer d’isoler dans ce chant, des qualités protéiques intrinsèques et spécifiques aux lianes et aux plantes grimpantes?

Il serait également intéressant de vérifier si une posologie végétale réalisée par un curanderos est identique biochimiquement avant et après la diffusion d’un Icaros à sa proximité.

A I instar de Sternheimer qui créa des jardins somnifères afin de modifier la croissance des tomates en faisant «écouter» à celles-ci des mélodies agissant sur certaines protéines impliquées dans le développement et la saveur, l’on retrouve dans le système de croyances de certaines tribus amazoniennes utilisant l’Ayahuasca, des chants utilisés pour l’agriculture et l’horticulture. Chez les Shuar et les Achuar (Jivaro) de l’Amazonie équatorienne, les chants anent ont pour vertus de charmer les végétaux et d’influer sur leur croissance et leur bon développement. Il semble que l’origine des anent soit là aussi, la sphère hallucinatoire car les Shuar comme les Achuar utilisent également le natem (ayahuasca en jivaro) et certains ethnologues comme Philippe Descola, mentionnent dans leurs études (63), le natem comme source éventuelle de certains anent.

Par l’intermédiaire des anent, les shuar adressent leurs doléances à un personnage mythique, la déesse Nunkui, créatrice et maîtresse de toutes les plantes cultivées, comparable à un esprit collectif du phylum des plantes. Ainsi pour assurer la croissance d’un plant de manioc ou de toutes autres plantes alimentaires l’on doit toujours s’adresser à Nunu censée veiller sur les plantes du jardin, l’anent est alors chanté à la proximité de la plante et ceci parfois plusieurs fois par jour. Examinons à présent un de ces anent destiné à permettre la reprise en terre des racines d’un plant de manioc transplanté, tiré du remarquable ouvrage de Philippe Descola <des lances du crépuscule »

«Etant une femme Nunkui, je vais appelant le comestible à l’existence les racines sekemur; là où sont appuyées, là où elles se trouvent, je les ai faites ainsi, bien séparées.

Etant de la même espèce, après mon passage elles continuent à naître, les racines de sekemur se sont «spéciées» elles sont en train de venir à moi

Etant une femme Nunkui, je vais, appelant le comestible à l’existence, derrière moi, répondant à mon appel, il continue à naître.»

Le contenu de cet anent est remarquable car celui-ci utilise un langage métaphorique.

Pour obtenir la reprise» des racines du plant de manioc, l ‘anent fait référence aux racines de sekemur, or celui-ci est un savon végétal dont la racine rappelle celle du manioc. Les métaphores sont fréquentes dans les anent comme elles le sont aussi dans le langage utilisé par les esprits des plantes et de la nature. Ce langage métaphorique sonore et mélodique des esprits de la vie fait vraisemblablement échos à la puissance métaphorique du langage de la vie et de l’évolution élaborée par l’ADN. Il se pourrait que les chamans par leurs chants hérités des esprits des plantes utilisent un langage «bioculturel» instaurant un dialogue interactif avec le vivant

Pour conclure, je pense qu’il serait particulièrement intéressant de concevoir une nouvelle discipline ~ des expériences aux frontières de l’ethnomusicologie et de la biologie moléculaire, appliquant à des anent la méthode de Sternheimer pour vérifier Si ceux-ci possèdent dans leurs structures mélodiques les spécificités protéiques propres au manioc ou à d’autres plantes de la culture vivrière amazonienne.
L’enseignement de I’Ayahuasca

contact@ethno-botanic.com

Extrait de l’ouvrage

www.ethno-bptanic.com

2002 Romuald LETERRIER

 

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