Crime de masse (partie 2)

Que ce soit en Bosnie ou, plus tard, au Kosovo, le massacre suppose la coordination de quatre types d’acteurs : l’armée serbe, la police serbe, des paramilitaires venus de Serbie, des civils serbes habitant aux environs. Les récits montrent invariablement la réunion de plusieurs éléments qui constituent ce qu’on pourrait appeler le «dispositif élémentaire du crime de masse», ce par quoi il peut se produire. C’est un dispositif rationnel. Ses constituants fondamentaux sont :

La hiérarchie de commandement entre les acteurs et leur division des tâches : l’une et l’autre jouent un rôle essentiel, non seulement pour des raisons d’efficacité technique, mais parce que le modèle hiérarchique et la parcellisation du travail sont des procédés classiques pour faciliter la déresponsabilisation des individus à mesure qu’ils s’enfoncent dans le crime.

La situation de huis clos : elle est créée par le bouclage du lieu où l’action doit se dérouler. Là, dans cet espace fermé, tout devient possible : la violence peut excéder toute limite. Le huis clos est une condition de la barbarie. De ce fait, la question du témoin est fondamentale : qui pourra témoigner de ce qui s’est passé ? Auprès de qui ? Sera-t-il cru ?

Le sentiment d’impunité qui résulte de cette situation : couverts par leurs chefs, à l’abri des regards extérieurs, les hommes en armes savent qu’ils peuvent « tout faire » aux victimes, désormais à leur merci. C’est du reste ce que disent toujours ceux qui en réchappent : « Ils pouvaient nous faire tout ce qu’ils voulaient ». Le sentiment d’impunité favorise la levée des inhibitions et la violence peut alors monter aux extrêmes.

Un tel dispositif repose sur l’abolition de l’ordre social ordinaire, avec ses normes et ses interdits.

Il induit une relation étrange entre les persécuteurs et leurs victimes. La situation de huis clos et la totale dépendance des secondes vis à vis des premiers provoquent en effet de profondes modifications de leur rapport au monde. Du côté du persécuteur, le sentiment de toute-puissance est à son comble : « Rien ni personne, ni Allah ni les Nations unies, ne peuvent vous aider. Je suis votre Dieu », déclare le général Mladic à Zepa devant les musulmans qu’il veut faire tuer. Du côté des victimes, le temps s’est arrêté. « Je vis dans un autre monde, écrit le maire de Prijedor, après son arrestation. Ce qui nous arrive me semble inconcevable. […] J’ai l’impression de n’avoir jamais été vivant ».

Mais ce dispositif ne définit encore que le cadre de la production du crime. S’y ajoutent toutes sortes de procédés et de techniques qui visent à en stimuler la perpétration. Au premier rang, on retrouve la propagande, cette fois-ci au moment même du meurtre, tel ce tract qui circulait dans les rangs de l’armée serbe en 1992 : « Sous le chaud soleil des Balkans, […] on a passé des humains à la broche et percé des corps d’enfants avec des baïonnettes, pour alimenter une fois encore le folklore des ennemis du peuple serbe ». Autrement dit : ce que l’on a fait aux Serbes, vous pouvez, vous devez le faire à votre tour. La propagande vise une nouvelle fois à réveiller la peur et à provoquer « en miroir  » la vengeance. L’appât du gain (par le pillage des maisons), l’ambition (« Tu viens avec nous et tu auras une promotion »), la perspective d’une sexualité violente (viols de masse) sont autant de facteurs supplémentaires de participation à la dynamique criminelle. Le but est d’impliquer le plus d’individus possible. Le crime de masse vise à la massification du crime.

La pression du groupe, en suscitant l’émulation, contribue beaucoup à l’escalade de la violence.

Les plus déterminés surveillent ceux qui hésitent et les forcent à l’acte barbare. Chacun se doit de prouver aux autres sa propre dureté. Les expériences de Zimbardo sur les rapports entre gardiens et prisonniers ont montré la puissance d’une telle dynamique, tout comme les analyses d’Elias Canetti sur la « masse ». En fait, chacun doit finir par se ressembler dans le crime. Ce que Christopher Browning nomme le « conformisme des tueurs » constitue un puissant facteur d’indifférenciation des criminels.

Si le crime de masse suppose la déshumanisation préalable des victimes, il provoque aussi une autre forme de déshumanisation, celle des tueurs. En détruisant les autres, ils se détruisent eux mêmes. Et si cela ne suffit pas, l’alcool ou la drogue peuvent aider à lever les derniers interdits. L’ivresse de soi entraîne à l’ivresse de tuer. Ainsi le crime de masse peut-il être commis et répété. Les manières de donner la mort s’inscrivent souvent dans une tradition historique. La pratique de l’égorgement au couteau (par derrière et après avoir fait agenouiller la victime) est précisément celle des tchetniks durant la Seconde Guerre mondiale. Les tueurs affirment aussi leur identité à travers des chants nationalistes, entonnés au moment des tueries. Cette volonté d’exprimer sa propre identité à l’instant même du crime est probablement symptomatique du processus de purification ethnique. Cette phrase entendue au Kosovo et rapportée par Antoine Garapon est aussi révélatrice :

« Vous avez brûlé nos cœurs, nous brûlons vos maisons ». Elle exprime parfaitement la rationalité délirante du crime, au moment même de son accomplissement, dans ce basculement du fantasme de destruction à l’acte destructeur lui-même. Les paroles du criminel peuvent encore nier l’identité des victimes. Tout se passe comme si, à l’instant de l’exécution, il voulait se justifier. Ainsi la fréquente injure « fils de Turc », qui inscrit la mort de la victime dans un combat séculaire, aux dimensions à la fois politique et religieuse.

L’identité des victimes peut être aussi « militarisée » : en criant aux victimes « L’OTAN vous a bien laissés tomber ! », les criminels inscrivent leur acte dans un rapport de forces militaires. Au dernier moment, le crime de masse se déguise encore en acte de guerre.

 La question des atrocités.

Le crime de masse ne se réduit pas à l’action de tuer à grande échelle : il consiste souvent à tuer atrocement. Les opérations de purification ethnique sont précédées et accompagnées d’une barbarie stupéfiante. On l’a constaté dès les premiers jours de l’agression contre la Croatie.

De même, les camps de concentration en Bosnie sont autant de lieux où se répand ce que Primo Levi nomme la « violence inutile ». Là, tuer ne suffit pas, faire souffrir ne suffit pas. Il faut atteindre l’abjection. Dans les villages de Bosnie ou au Kosovo, les massacres donnent lieu à des scènes horribles de viols, mutilations, castrations. Des cas de cannibalisme ont même été rapportés. Une fois tués, les corps peuvent être dépecés, coupés en morceaux ou brûlés. Comment le comprendre ?

Ecartons d’emblée l’idée que tous les individus qui commettent de telles horreurs sont des monstres psychopathes. Certains d’entre eux ont probablement des personnalités perverses ou sadiques, mais on ne peut supposer que cela soit le cas du plus grand nombre. Les individus ne sont pas monstrueux en tant que tels, mais en tant qu’ils sont engagés dans la dynamique monstrueuse d’un crime de masse.

À cet égard, la notion de « banalité du mal », formulée par Hannah Arendt, est particulièrement éclairante. Dans la même perspective, Pierre Favre propose à la science politique de travailler sur « l’hypothèse continuiste », pour comprendre comment l’individu ordinaire peut basculer dans l’extraordinaire de la barbarie.

Quelques lignes d’interprétation peuvent être avancées pour élucider ce rapport ordinaire/extraordinaire de la conduite atroce. En adoptant le point de vue de la rationalité délirante du crime, on peut d’abord soutenir que les atrocités, loin de ne « servir » à rien, sont perçues par les criminels comme nécessaires. Il y aurait ainsi un ou plusieurs usages politiques des atrocités de masse.

On peut accorder à l’idéologie un poids considérable : c’est bien parce que l’individu est personnellement convaincu que l’horreur est nécessaire qu’il la commet effectivement. Les pratiques les plus cruelles sont justifiées à ses yeux au nom d’un idéal transcendant. Et c’est bien parce que le tueur perçoit sa victime comme étant moins qu’un homme, un animal, un déchet, qu’il peut lui faire subir les pires sévices.

Plus il tue d’êtres humains sans défense, plus il doit se persuader qu’il fait cela au nom d’un projet ou de valeurs qui l’exigent.

La pensée de Hannah Arendt sur le totalitarisme se fonde précisément sur l’analyse de cette dialectique entre terreur et idéologie. D’autres auteurs explorent les rapports entre violence et identité, montrant l’importance des procédés manipulatoires de l’identité d’un groupe à des fins destructrices d’un autre groupe.

Ainsi Jean-François Bayart attribue à l’imaginaire un rôle déterminant dans cette production du crime, le cas de la purification ethnique en ex-Yougoslavie en offrant une illustration saisissante.

Dans cette optique, l’anthropologue Véronique Nahoum-Grappe propose une lecture très originale de ce qu’elle nomme « l’usage politique de la cruauté ». Partant d’une analyse de l’imaginaire serbe, de sa vision du pur et de l’impur, elle montre comment « l’ennemi est défini par ses liens de filiation, étendus à une race ». L’objectif de l’éradication du groupe ne se satisfera donc pas de la destruction physique des membres de ce groupe. En ce sens, le viol de masse et la profanation des cimetières sont des pratiques particulièrement révélatrices de la purification ethnique comme processus de destruction de l’identité ennemie. « Le saccage des tombes, celui des monuments historiques, écrit-elle, tout cela répond en miroir au viol des femmes et à l’égorgement des hommes et achève, en direction du passé et de l’avenir, l’invasion en cours ».

On pourra reprocher à ces interprétations fonctionnelles des atrocités de masse de vouloir toujours leur attribuer une signification qui, en réalité, n’existe peut-être pas.

Les travaux de Wolfgang Sofsky sur la « violence extrême » partent précisément du point de vue que la perpétration d’atrocités n’a d’autre but qu’elle-même. Son analyse du fonctionnement de la terreur dans les camps de concentration nazis est à cet égard remarquable. Selon lui, le poids de l’idéologie n’est pas si déterminant pour comprendre le déchaînement de la violence extrême, car un pouvoir forcé de se légitimer est un pouvoir faible. Le pouvoir absolu ne peut reposer que sur lui-même :

L’exercice de sa cruauté devient un but en soi. Sofsky suggère ainsi que le massacre, en tant qu’acte collectif, obéit à des invariants, qu’il esquisse dans son Traité de la violence. Les formes de cette sauvagerie, que l’on croit trop souvent spécifique des Balkans, se retrouvent donc en bien d’autres lieux.

Le scénario du massacre est en effet presque toujours le même : intervention à l’improviste, encerclement , séparation des hommes et des femmes, attente, atrocités et viols éventuels, déclenchement des tueries, saccage et pillage des maisons, mutilation des cadavres, incendies. En somme, pour Sofsky, l’uniformité des massacres ne tient pas à l’identité des objectifs mais à la dynamique universelle de la violence absolue.

Ces deux interprétations reposent sur des points de vue contradictoires. L’une soutient que les atrocités ont bien un sens, l’autre non. L’une souligne l’usage fonctionnel de l’horreur du point de vue du criminel, l’autre délie totalement l’atrocité dans l’action de la finalité de l’action. En l’état actuel des connaissances, il me paraît impossible de décider entre ces deux thèses. La complexité et l’étrangeté des phénomènes en question appellent un effort de recherche pluridisciplinaire. La psychologie, l’histoire, la sociologie, l’anthropologie sont les premières concernées.

Des études comparatives sont aussi à développer, à l’instar de ce que tente Ben Kiernan, à l’Université Yale, dans le cadre de son Program on génocide studies. Dans le même esprit, une nouvelle revue américaine, Journal of Genocide Research, entend stimuler et faire connaître les travaux sur les crimes de masse. Mais il est à parier que toutes ces études, si nécessaires soient-elles pour éclairer l’analyste du fait politique et accroître la connaissance de l’homme, ne parviendront jamais à percer complètement ce mystère : l’énigme de notre propre barbarie.

Je rappelle pour info :

Jacques Semelin possède une formation pluridisciplinaire en histoire contemporaine, psychologie sociale et science politique. Il a obtenu son doctorat d’Histoire Contemporaine à la Sorbonne (Paris IV, 1986) et a été Postdoctoral Fellow à l’université d’Harvard (Centre des Affaires internationales, 1986-1988). Préalablement titulaire d’un DESS de Psychopathologie (Paris V – La Sorbonne), il a exercé en tant que psychologue clinicien.

Après ses études postdoctorales à Harvard, il a rejoint le Centre National de la Recherche Scientifique (C.N.R.S.) en 1990 en tant que chargé de recherche en science politique. De 1991 à 1994, il a été professeur associé à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (E.H.E.S.S.) et a obtenu en 1997 son Habilitation à Diriger des Recherches en science politique à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris où il enseigne actuellement. Son séminaire porte sur l’étude nécessairement pluridisciplinaire des génocides et des crimes de masse au vingtième siècle.

Jacques Semelin est consultant du Centre d’Analyse et de Prévision (C.A.P.) du Ministère français des Affaires étrangères ainsi que du Secrétariat Général à la Défense nationale. Il a aussi été expert auprès de plusieurs musées dont le Mémorial pour la Paix (Caen) et le Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation (Lyon). Il est actuellement membre de l’International Genocide Scholars Association ainsi que du comité international du Journal of Genocide Research (New York). Il est membre du comité de rédaction de la revue d’histoire contemporaine Vingtième Siècle (publication de Sciences Po) et de la revue Alternatives Non-Violentes associée à l’Institut de recherche sur la résolution non violente des conflits (I.R.N.C.).

 

Source :
http://www.ceri-sciencespo.com/cerifr/cherlist/semelin.htm

et http://www.ceri-sciencespo.com/publica/critique/article/ci06p143-158.pdf

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