Des fragments d’ovni à Ubatuba ?

Des fragments d’ovni à Ubatuba ?

Gildas Bourdais (texte de 1997, avec mise à jour, février 2006)

L’un des arguments inlassablement avancés par les sceptiques est que les enquêteurs n’ont jamais mis la main sur la moindre preuve matérielle d’un crash d’ovni. Mais comment le feraient-ils, si celles-ci sont supprimées au fur et à mesure qu’elles sont découvertes ? Il existe au moins un cas remarquable de débris supposés d’ovni, ceux trouvés près d’Ubatuba au Brésil, en septembre 1957. Ces débris ont été étudiés par plusieurs laboratoires au Brésil et aux États-Unis, sans que l’on puisse conclure de manière certaine sur leur nature terrestre ou extraterrestre, mais on va voir que certains aspects de l’histoire restent obscurs, encore aujourd’hui.

 

Le 14 septembre 1957, le journaliste brésilien Ibrahim Sued reçoit une lettre à la signature illisible accompagnée de trois échantillons d’une substance d’apparence métallique. Le témoin dit avoir assisté avec des amis à l’explosion en vol, au bord de l’océan, d’une soucoupe dont les débris incandescents sont retombés dans l’eau comme un feu d’artifices, dont il a toutefois pu récupérer quelques morceaux sur la plage. Le médecin Olavo Fontes, ufologue bien connu, lit l’article du journaliste et le contacte. Aussitôt, il obtient de lui les trois fragments. Un premier fragment, l’échantillon n° 1, taillé en plusieurs morceaux, est étudié par le laboratoire des Mines du gouvernement. Plusieurs tests établissent qu’il s’agit de magnésium extrêmement pur, un premier résultat très curieux, sachant que le magnésium, corps très réactif, n’existe pas à l’état pur dans la nature et n’est jamais utilisé dans la construction de véhicules. A l’époque, l’astronome Donald Menzel, père de tous les debunkers, va supposer que c’est un fragment de météorite ; mais l’idée d’un météorite de magnésium pur est parfaitement inconcevable et personne ne se satisfait de cette explication.

Résumons les points essentiels de cette longue histoire qui va passer notamment par la commission Condon. Le physicien américain Paul Hill en a donné une analyse très claire et convaincante dans un livre remarquable, Unconventional Flying Objects. A Scientific Analysis, écrit en 1975 mais publié seulement en 1995, après sa mort. Précisons que Paul Hill a fait toute sa carrière à la NASA, où il a atteint des postes de responsabilités importants. Il s’est intéressé personnellement aux ovnis après en avoir observés à deux reprises en 1952 (une grande année). Avec humour, il raconte comment il avait reçu l’instruction de se taire, par voie hiérarchique, alors qu’il était à la NACA, ancêtre de la NASA, et comment, ayant étudié les ovnis toute sa vie à titre personnel, il a écrit ce livre de réflexions sur la physique des ovnis. Il s’est intéressé à l’affaire des débris d’Ubatuba en lisant le rapport du Dr Fontes figurant un livre, paru en 1966, The Great Flying saucer Hoax de Coral Lorenzen, directrice de l’APRO avec son mari Jim Lorenzen. Les Lorenzen ont joué un rôle important dans cette histoire, Fontes étant leur correspondant au Brésil.

En lisant Paul Hill, on comprend comment certaines erreurs ont permis de semer le doute. L’analyse du premier échantillon, explique-t-il, fournit un résultat étonnant. Non seulement le magnésium est d’une très grande pureté (on note seulement de faibles traces superficielles d’hydroxyde de magnésium dues sans doute à une réaction en tombant dans l’eau de mer), mais la densité (ou poids spécifique) de cet échantillon, de 1,866 g/cm3, est supérieure de 6,7 % à celle du magnésium ordinaire (1,741 g/cm3). En revanche, elle est presque exactement celle de l’isotope 26, peu abondant sur Terre, dont Paul Hill donne en détail le calcul : 1,861, soit un très faible écart, de 0,005 % seulement, explicable par la limite de précision des mesures. Selon lui, on ne peut imputer cet écart à la présence de traces d’hydroxyde de magnésium, dont la densité est de 2,36, car il en aurait fallu vraiment beaucoup. D’ailleurs, la mesure de densité avait été faite en prélevant un morceau au cour du fragment pour éviter la contamination. Ce bout de métal, explique Paul Hill, n’a pu être obtenu que par séparation isotopique, un procédé qui n’existe à ce jour, sur Terre, que pour la séparation des isotopes de l’uranium, et avec quelle difficulté !

La suite de l’histoire devient rocambolesque. Le laboratoire, pourtant très compétent, ne songe pas à vérifier ce résultat extraordinaire sur les deux autres échantillons, et détruit le premier dans d’autres tests moins importants. Le Dr Fontes, qui possède un deuxième morceau du premier échantillon, l’a fourni au laboratoire militaire de la Marine, qui l’avait réclamé ; or celui-ci, à son tour, détruit ce morceau ! Il devient donc impossible de poursuivre l’étude de ce premier échantillon, et notamment de faire un test décisif au spectromètre de masse sur la composition isotopique. Le Dr Fontes a alors envoyé les deux autres fragments à ses collèges et amis de l’APRO, Coral et Jim Lorenzen, aux Etats-Unis. Ils ont été découpés en plusieurs morceaux, et certains ont été fournis pour analyse à des laboratoires américains.

Aux Etats-Unis, la trace des échantillons devient plus difficile à suivre, explique Paul Hill. Des analyses faites aux laboratoires de Oak Ridge et de la Dow Chemical révèlent une densité proche de la normale, et un certain nombre d’impuretés, avec quand même un résultat curieux: une proportion importante d’aluminium, que l’on ne trouve pas dans les produits courants. (Il faut remarquer ici que, si ces fragments sont bien ceux d’un ovni ayant explosé, on peut supposer qu’ils proviennent de plusieurs pièces faites de matériaux différents.). Puis un fragment fourni par l’APRO à l’armée de l’Air américaine est déclaré détruit sans résultats (oh ! naïveté des premiers ufologues…).Les Lorenzen ont aussi essayé d’intéresser l’ATIC, le service technique de l’armée de l’Air, sans aucun succès. Le dernier fragment échoue, si l’on ose dire, à la commission Condon de l’université du Colorado. Il est testé dans un laboratoire du FBI, après avoir été rendu radioactif dans une pile atomique. On y trouve cette fois une proportion importante de zinc et de strontium. Or la commission Condon découvre que la compagnie Dow Chemical a testé, pendant la guerre, du magnésium très pur avec une part de strontium ; cela lui suffit pour disqualifier toute l’affaire, même s’il est impossible d’expliquer comment un tel échantillon a pu échouer au Brésil. Pour la mesure de densité faite au Brésil, l’ « explication  » par la présence d’hydroxyde est adoptée sans problème.

Cette affaire d’Ubatuba a provoqué une longue polémique. On ne peut évidemment exclure totalement une supercherie, d’autant plus que le premier témoin demeure introuvable (et il n’a tiré aucun bénéfice de l’histoire), mais on se demande encore comment il aurait pu se procurer un morceau de magnésium d’une aussi grande pureté. Mentionnons ici un article qui avait bien fait le point en France, en 1976 (article de Jacques Scornaux dans la revue LDLN No 158.). L’histoire d’Ubatuba ne s’arrête pas là. D’autres études ont été faites, présentées notamment dans un dossier du Journal of UFO Studies en 1992 (New Series, vol. 4), comprenant une étude faite en 1969-70 par les physiciens Walter Walker et Robert Johnson, qui n’avait pas encore été publiée. Ce dossier de 36 pages reprenait les analyses déjà faites, avec une nouvelle étude faite par le Dr Walker. En 1969, l’APRO lui a confié des fragments, et il a fait des tests non destructifs sur leur structure cristalline.

Il a découvert que ce matériau avait été fabriqué selon une technique de croissance directionnelle des cristaux, qui permet d’en augmenter la solidité, technique qui faisait l’objet de recherches actives à l’époque. Cette découverte a été validée par le Dr Robert Johnson, de la Material Resarch Corporation, cosignataire de l’article. Bref, un élément bizarre de plus dans cette mystérieuse affaire. Par contre, le Dr Walker semble accepter les mesures de densité faites aux Etats-Unis. Il observe que, pour l’écart des mesures faites au Brésil, il aurait fallu, pour obtenir ce résultat, que le morceau contienne 21% d’hydroxyde de magnésium, une explication qui lui paraît concevable…

Cependant, il reste ouvert, avec cette opinion personnelle à la fin de son rapport :  » En résumé, après toutes ces années, je considère que le fragment de magnésium d’Ubatuba est un matériau inusité, d’origine encore inconnue  » ( » In summary, after all these years, I consider the Ubatuba magnesium fragment as unusual material of still unknown origin « .).

Le débat a rebondi avec le livre de Paul Hill paru en 1995. C’est sur cette fameuse mesure de densité faite au Brésil que Hill se démarque complètement des analyses  » officielles  » faites aux Etats-Unis, comme on l’a vu, alors que même le Dr Fontes les avait plus ou moins acceptées, ainsi que le Dr Walker. En revanche, cette question de la densité va être ensuite de nouveau refermée.

C’est deux ans plus tard que l’affaire est évoquée, très brièvement, par Jacques Vallée, à la fameuse réunion de Pocantico, tenue en 1997 à l’invitation de Laurance Rockefeller et animée par le physicien Peter Sturrock, professeur à l’université de Stanford. Celui-ci en a publié les communications dans son livre The UFO Enigma, paru en 1999 (publié en français en 2002 sous le titre La science face à l’énigme des ovnis). Jacques Vallée cite bien l’étude du laboratoire des Mines brésilien qui a trouvé du magnésium extrêmement pur mais, curieusement, ne mentionne pas la mesure de densité correspondant avec précision à l’isotope 26 du magnésium. Il évoque en revanche des travaux ultérieurs, dans le paragraphe suivant, cité ici intégralement :

 » Des travaux ultérieurs ont été conduits sous la direction de Peter Sturrock, à l’université de Stanford, et dans plusieurs laboratoires en France, incluant l’université d’Orsay, qui ont confirmé que le matériau était composé de magnésium et d’oxyde de magnésium, mais avec une quantité substantielle d’impuretés (Sturrock, 1984), principalement de l’aluminium, du calcium et du fer.

L’analyse de cet échantillon continue, avec un effort pour mesurer les ratios isotopiques qui pourraient aider à établir l’origine du matériau.  » (texte original ci-après).

Ensuite, il signale que la date de l’incident n’est pas certaine : peut-être a-t-il eu lieu en 1933 ou 1934, lorsqu’un bolide s’était écrasé près d’Ubatuba !

Voici encore un curieux développement, cette fois sur le forum  » UFO Updates « . L’ufologue canadien Nick Balaskas a révélé le 6 avril 1999 que le Dr Peter Sturrock avait confié en 1997 un morceau de l’un de ces échantillons au Dr Sam Wang, de Vancouver au Canada, pour en déterminer les ratios isotopiques. Selon Balaskas ,  » les résultats de ce test ont montré que l’isotope 24 du magnésium (qui constitue environ 80% du magnésium terrestre) était pratiquement absent du morceau d’Ubatuba qui avait été testé « . D’autres tests étaient envisagés. J’ai essayé d’obtenir confirmation de cette nouvelle assez sensationnelle, directement auprès du Dr Sturrock, avec qui j’avais déjà correspondu l’année précédente pour lui fournir des éléments sur Trans-en-Provence. Dans un message du 15 mai 1999, je lui ai rappelé les analyses de densité, telles que publiées dans le Journal of UFO Studies en 1992, et dans le livre de Paul Hill en 1995, et je lui ai demandé s’il pouvait me confirmer l’information donnée par Nick Balaskas. Sa réponse a été d’une remarquable brièveté :

  •  » Les résultats ‘anormaux’ sont suspects et demandent à être répétés. Je ne revendiquerais pas, à l’heure actuelle, qu’ils prouvent une anomalie isotopique. » ( » The ‘anomalous’ results are suspect and need to be repeated. I would not claim any evidence of an isotopics anomaly at this time « .)

Les derniers fragments encore disponibles d’Ubatuba (on ne sait plus très bien lesquels, et d’où ils viennent) ont-ils fait l’objet d’une autre analyse ? Je n’en ai pas entendu parler. En revanche, il se trouve que j’ai obtenu un document très intéressant, une copie intégrale de la longue lettre écrite par le Dr Olavo Fontes à Coral Lorenzen, datée du 27 février 1958. Cette lettre devait rester confidentielle mais elle a été retrouvée dans les archives de l’APRO, par quelqu’un qui n’a pas été nommé. Il n’est pas très difficile, cependant, d’en imaginer l’identité, sachant que Bill Moore a révélé en 1989 au congrès du Mufon qu’il avait espionné l’APRO, dont il était membre du comité directeur dans les années 80, pour le compte des militaires de l’AFOSI. Il est peut-être opportun de rappeler ici que l’APRO avait été désigné nommément comme un organisme à surveiller, dans le rapport de la commission Robertson de janvier 1953, secret à l’époque, mais publié en 1969, en Annexe du rapport Condon !

Dans cette lettre, le Dr Fontes racontait comment il avait eu à plusieurs reprises la visite d’officiers de la marine brésilienne qui avaient lourdement insisté pour qu’il leur remette les débris d’Ubatuba en sa possession. Devant le refus de Fontes, ils lui avaient alors fait des révélations sur les secrets ovni, dans le but de lui faire saisir l’importance de l’affaire. J’ai pour ma part publié des extraits significatifs de cette lettre dans mon livre  » Ovnis. La levée progressive du secret « . On y apprend notamment qu’il y avait eu plusieurs ovnis accidentés (déjà en 1957 !), et qu’il y avait eu des tentatives d’interception par la chasse américaine, lesquelles avaient toutes échoué, certains appareils étant même abattus, au point que ces tentatives avaient été arrêtées.

Il est probable que cette piste d’informations et de révélations est définitivement close, étant donné que le Dr Fontes est mort de cancer en 1968, âgé seulement de 43 ans. Jim Lorenzen est décédé en 1986, Coral en 1988, et les archives de l’APRO semblent être inaccessibles aujourd’hui.

Ce texte est en libre reproduction.

Merci aussi de me faire part de vos remarques et de vos critiques éventuelles.

Bonne lecture,

Gildas Bourdais

Pour plus de textes de Gildas Bourdais : http://bourdais.blogspot.com/

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