Diderot

En 1769, le comte de Bougainville arrive à  Saint-Malo après avoir fait le tour du monde, visité Tahiti. Il publie en 1771 le récit de son périple.
L’année suivante, Diderot écrit un « Supplément au voyage de Bougainville », dans lequel il se livre à  une réflexion sur la civilisation.

Ce texte, vieux de près de 250 ans, dans la lignée de « Paroles d’Indiens d’Amérique », n’a pris aucune ride et nous démontre, encore une fois, que le « bon sauvage » n’est pas dupe et sait juger les méfaits et les dangers des apports de notre civilisation.

Au départ de Bougainville, lorsque les habitants accouraient en foule sur le rivage, s’attachaient à  ses vétements, serraient ses camarades entre leurs bras, et pleuraient, ce vieillard s’avança d’un air sévère, et dit :
Pleurez, malheureux Tahitiens ! pleurez ; mais que ce soit de l’arrivée, et non du départ de ces hommes ambitieux et méchants : un jour, vous les connaîtrez mieux. Un jour, ils reviendront, le morceau de bois que vous voyez attaché à  la ceinture de celui-ci, dans une main, et le fer qui pend au côté de celui-là , dans l’autre, vous enchaîner, vous gorger, ou vous assujettir à  leurs extravagances et à  leurs vices ; un jour vous servirez sous eux, aussi corrompus, aussi vils, aussi malheureux qu’eux. Mais je me console ; je touche à  la fin de ma carrière ; et la calamité que je vous annonce, je ne la verrai point. O tahitiens ! mes amis ! vous auriez mi moyen d’échapper à  un funeste avenir ; mais aimerai mieux mourir que de vous en donner le conseil. Qu’ils s’éloignent, et qu’ils vivent. Puis s’adressant à  Bougainville, il ajouta : Et toi, chef des brigands qui t’obéissent, écarte promptement ton vaisseau de notre rive : nous sommes innocents, nous sommes heureux ; et tu ne peux que nuire à  notre bonheur. Nous suivons le pur instinct de la nature ; et tu as tenté d’effacer de nos àmes son caractère. Ici tout est à  tous et tu nous as préché je ne sais quelle distinction du tien et du mien. Nos filles et nos femmes nous sont communes ; tu as partagé ce privilège avec nous ; et tu es venu allumer en elles des fureurs inconnues. Elles sont devenues folles dans tes bras ; tu es devenu féroce entre les leurs. Elles ont commencé à  se haïr ; vous vous étes égorgés pour elles ; et elles nous sont revenues teintes de votre sang. Nous sommes libres ; et voilà  que tu as enfoui dans notre terre le titre de notre futur esclavage. Tu n’es ni un dieu, ni un démon qui estu donc, pour faire des esclaves ? Orou ! toi qui entends la langue de ces hommes là , dis nous à  tous, comme tu me l’as dit à  moi-méme, ce qu’ils ont écrit sur cette lame de métal : Ce pays est a nous.

Ce pays est à  toi ! et pourquoi ? parce que tu y as mis le pied ? Si un Tahitien débarquait un jour sur vos côtes, et qu’il gravàt sur une de vos pierres ou sur l’écorce d’un de vos arbres. Ce pays est aux habitants de Tahiti, qu’en penserais-tu ? Tu es le plus fort ! Et qu’est-ce que cela fait ? Lorsqu’on t’a enlevé une des méprisables bagatelles dont ton bàtiment est rempli , tu t’es récrié, tu t’es vengé ; et dans le méme instant tu as projeté au fond de ton coeur le vol de toute une contrée ! Tu n’es pas esclave : tu souffrirais plutôt la mort que de l’étre, et tu veux nous asservir ! Tu crois donc que le Tahitien ne sait pas défendre sa liberté et mourir ? Celui dont tu veux t’emparer comme de la brute, le Tahitien est ton frère. Vous étes deux enfants de la nature ; quel droit as-tu sur lui qu’il n’ait pas sur toi ? Tu es venu ; nous sommes-nous jetés sur ta personne ? avons-nous pillé ton vaisseau ? t’avons-nous saisi et exposé aux flèches de nos ennemis ? t’avons-nous associé dans nos champs au travail de nos animaux ? Nous avons respecté notre image en toi. Laisserons nos moeurs ; elles sont plus sages et plus honnétes que les tiennes ; nous ne voulons point troquer ce que tu appelles notre ignorance, contre tes inutiles lumières. Tout ce qui nous est nécessaire et bon, nous le possédons. Sommes-nous dignes de mépris, parce que nous n’avons pas su nous faire des besoins superflus ? Lorsque nous avons faim, nous avons de quoi manger.

Lorsque nous avons froid, nous avons de quoi nous vétir. Tu es entré dans nos cabanes, qu’y manque.t.il, à  ton avis ? Poursuis jusqu’où tu voudras ce que tu appelles commodités de la vie ; mais permets à  des étres sensés de s’arréter, lorsqu’ils n’auraient à  obtenir, de la continuité de leurs pénibles efforts, que des biens imaginaires. Si tu nous persuades de franchir l’étroite limite du besoin, quand finirons-nous de travailler ? Quand jouirons-nous ? Nous avons rendu la somme de nos fatigues annuelles et journalières la moindre qu’il était possible, parce que rien ne nous paraît préférable au repos. Va dans ta contrée t’agiter, te tourmenter tant que tu voudras ; laisses nous reposer : ne nous entéte ni de tes besoins factices, ni de tes vertus chimériques. Regarde ces hommes ; Vois comme ils sont droits, sains et robustes. Regarde Ces femmes ; vois comme elles sont droites, saines, fraîches et belles. Prends cet arc, c’est le mien ; appelle à  ton aide un, deux, trois, quatre de tes camarades, et tàchez de le tendre. Je le tends moi seul. Je laboure la terre ; je grimpe la montagne ; je perce la forét ; je parcours une lieue de la plaine en moins d’une heure. Tes jeunes compagnons ont eu peine à  me suivre ; et j’ai quatre-vingt-dix ans passés. Malheur à  cette île ! malheur aux Tahitiens présents, et à  tous les Tahitiens à  venir, du jour où tu nous as visités ! Nous ne connaissions qu’une maladie ; celle à  laquelle l’homme, l’animal et la plante ont été condamnés, la vieillesse ; et tu nous en as apporté une autre tu as infecté notre sang . Il nous faudra peu-tétre exterminer de nos propres mains nos filles, nos femmes, nos enfants ; ceux qui ont approché tes femmes ; celles qui ont approché tes hommes. Nos champs seront trempés du sang impur qui a passé de tes veines dans les nôtres ; ou nos enfants, condamnés à  nourrir et à  perpétuer le mal que tu as donné aux pères et aux mères, et qu’ils transmettront à  jamais à  leurs descendants. Malheureux ! tu seras coupable, ou des ravages qui suivront les funestes caresses des tiens, ou des meurtres que nous commettrons pour en arréter le poison. Tu parles de crimes ! as-tu l’idée d’un plus grand crime que le tien ? Quel est chez toi le chàtiment de celui qui tue son voisin ? la mort par le fer. Quel est chez toi le chàtiment du làche qui l’empoisonne ? la mort par le feu. Compare ton forfait à  ce dernier ; et dis-nous, empoisonneur de nations, le supplice que tu mérites ? …
…Ecoute la suite de tes forfaits. A peine t’es-tu montré parmi eux, qu’ils sont devenus voleurs. A peine es-tu descendu dans notre terre, qu’elle a fumé de sang. Ce Tahitien qui courut à  ta rencontre, qui t’accueillit, qui te reçut en criant : Talo ! ami, ami ; vous l’avez tué. Et pourquoi l’avez-vous tué ? parce qu’il avait été séduit par l’éclat de tes petits oeufs de serpents. Il te donnait ses fruits ; il t’offrait sa femme et sa fille ; il te cédait sa cabane : et tu l’as tué pour une poignée de ces grains, qu’il avait pris sans te les demander. Et ce peuple ? Au bruit de ton arme meurtrière, la terreur s’est emparée de lui ; et il s’est enfui dans la montagne Mais crois qu’il n’aurait pas tardé d’en descendre ; crois qu’en un Instant, sans moi, vous périssiez tous. Eh ! pourquoi les ai-je apaisés ? pourquoi les ai-je contenus ? pourquoi les contiens-je encore dans ce moment ? Je l’ignore ; car tu ne mérites aucun sentiment de pitié ; car tu as une àme féroce qui ne l’éprouva jamais. Tu t’es promené, toi et les tiens, dans notre île ; tu as été respecté ; tu as joui de tout ; tu n’as trouvé sur ton chemin ni barrière, ni refus : on t’invitait, tu t’asseyais ; on étalait devant toi l’abondance du pays…

…Et vous, Tahitiens, rentrez dans vos cabanes, rentrez tous ; et que ces indignes étrangers n’entendent à  leur départ que le flot qui mugit, et ne voient que l’écume dont sa fureur blanchit une rive déserte !

A peine eut-il achevé, que la foule des habitants disparut : un vaste silence régna dans toute l’étendue de l’île ; et l’on n’entendit que le sifflement aigu des vents et le bruit sourd des eaux sur toute la longueur de la côte : on eût dit que l’air et la mer sensibles à  la voix du vieillard, se disposaient à  lui obéir.

D. Diderot,  » Les adieux du vieillard « , Supplément au voyage de Bougainville, 1772

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