Internet ou le cybermensonge du NOM

Le Net, c’est l’apothéose du frivole et du mercantile,des autoroutes de la consommation plus que de l’information. Sauf le courrier électronique.

Internet ou le cybermensonge du NOM

Ici une démonstration est faite. Comment le Nouvel Ordre Mondial s’organise sur internet et chez chacun de nous.

Souvenez-vous des premières heures de la télévision: cette merveilleuse invention devait permettre à  chacun d’accéder librement à  la culture et à  l’information. Les chantres du multimédia, aujourd’hui, entonnent la méme rengaine et il faudrait étre bien naïf pour les croire: l’Internet, c’est la télévision en pire, l’apothéose du frivole et du mercantile. Les médias sont unanimes: l’Internet est une véritable révolution, le multimédia, un univers merveilleux. Demain, vous dialoguerez avec vos amis de Sydney, visiterez les plus grandes expositions et ­ surtout ­ remplirez chaque jour votre Caddie virtuel. Bienvenue sur les autoroutes de la consommation: vous étes prié d’acquérir, au premier péage, un ordinateur équipé du processeur Intel Pentium.

Il faut dire que le livre, d’un point de vue commercial, n’est guère satisfaisant: il se suffit à  lui-méme, n’entraîne aucune dépense annexe et s’échange trop souvent. Le lecteur reste des heures durant hors système, hors d’atteinte du discours publicitaire. Il développe à  la fois son indépendance et son esprit critique. C’est très désagréable.

Alors, faisons naître l’utopie d’une encyclopédie universelle, moderne, accessible à  tous, vantons les mérites d’une société de l’information! Regardez cet enfant s’instruire sur l’Internet: cet ordinateur multimédia qui ne vaudra plus rien dans deux ans! Ces CD-Rom qui s’empilent à  chaque anniversaire! L’abonnement Internet, les communications téléphoniques! Les sites à  péage, le commerce électronique, le marketing en ligne… Tant de consommation, si peu de réflexion!

Dans cet univers où le graphisme est roi, le texte devient archaïque. Comme en télévision, il faut faire court pour séduire; le discours critique, la réflexion disparaissent là  encore au profit d’affirmations simplistes. L’information doit se mettre en scène pour exister; le contenant l’emporte sur le contenu. La dernière innovation technique, le push, pourrait d’ailleurs bien révolutionner le réseau; le push, cela consiste à  pousser l’information vers un utilisateur devenu passif, un cyberspectateur. On comprend mieux alors la fusion annoncée du multimédia et de la communication, l’Internet véhiculera demain un programme audiovisuel personnalisé.

La personnalisation, c’est le nerf de la guerre. Sous prétexte de mieux vous servir, les fournisseurs de services Internet s’empressent de modéliser votre profil. Véritables big brothers, leurs machines analysent votre comportement. Les régies publicitaires peuvent ainsi, en adaptant le message à  votre profil, vendre au meilleur prix leurs espaces. Aujourd’hui, les opérateurs passent des alliances avec des producteurs de contenu: le défi consiste à  maîtriser l’information et à  orienter l’utilisateur vers les services et produits de ses partenaires. Difficile, alors, de différencier information et discours mercantile!

Lors de la dernière université d’été de la communication, à  Hourtin, Lionel Jospin a employé au sujet de l’Internet l’expression «bataille de l’intelligence». Il faut se garder de cette interprétation simpliste: ceux qui n’auront pas accès à  l’Internet seront victimes d’une nouvelle forme d’exclusion. L’enjeu évidemment n’est pas là : lorsque, dans le méme discours, Lionel Jospin promet de tout mettre en oeuvre pour que l’ensemble des Français ait accès aux nouveaux services, nul ne doit en douter: c’est également l’objectif de tous les groupes économiques. La rentabilité des nouveaux services exige la présence dans tous les foyers d’un Network Computer ­ cet ordinateur entièrement dédié à  l’Internet. Imaginez un instant le désarroi des publicitaires si les téléviseurs n’étaient présents que dans les salons d’une élite intellectuelle!

A l’horizon 2000, soyons-en sûrs, bon nombre de Français seront branchés. La «bataille de l’intelligence», alors, opposera ceux qui auront un recul suffisant, une vision suffisamment claire pour en tirer un profit économique ou culturel, et ceux qui auront accès, mais dans un rôle de consommateurs soumis aux manipulations mercantiles des premiers. Or le recul ne s’acquiert pas en surfant sur le Web. L’éducation doit, avant d’inculquer la maîtrise de l’outil, enseigner la méfiance et développer l’esprit critique. La presse doit, avant de se pàmer d’admiration, mettre en garde contre cette information qui n’est trop souvent que publicité rédactionnelle. Ayons le courage de nous avouer qu’il ne s’agit là  que d’autoroutes de la consommation.
«L’ordinateur est nécessaire à  l’éducation de vos enfants», vous dit-on. Ce n’est pas faux: ne doivent-ils pas impérativement maîtriser cet outil pour trouver leur place dans un monde du travail qui ne jure plus que par le village global? Un tel discours porte ses fruits, en termes de consommation: on voit tant de parents culpabilisés se presser au rayon multimédia et repartir avec une bonne conscience estampillée Pentium! Des familles modestes, souvent, sacrifiant leurs économies «pour que les enfants ne prennent pas de retard à  l’école». Cette méme école qui chante les vertus du multimédia sans s’en donner les moyens…

Ainsi, l’Internet serait générateur de croissance et d’emploi? C’est vrai, l’industrie des nouvelles technologies est florissante, le secteur recrute massivement. Mais demain? Qui est assez naïf pour croire qu’un instrument destiné à  accroître la productivité et à  réduire les coûts aura, à  terme, un effet bénéfique sur l’emploi? L’objectif du réseau, c’est évidemment de supprimer des intermédiaires entre producteurs et consommateurs ­ c’est d’ailleurs ce qui lui confère la confiance des marchés.
L’Internet demeure pourtant, malgré ces menaces, un fabuleux instrument de communication, un progrès considérable: celui de s’exprimer librement et de s’adresser potentiellement au monde entier. Il faut y voir les raisons du spectaculaire engouement pour les pages personnelles, qui fleurissent par millions: hélas, si le graphisme y est généralement soigné, l’internaute moyen n’a souvent rien à  dire.

D’autres, heureusement, sont porteurs d’un message, s’essaient au rôle d’artiste multimédia, ou s’improvisent chroniqueurs. S’exprimer sur l’Internet, c’est un peu comme refaire le monde dans un bistrot: l’auditoire n’est souvent composé que de vos amis et de quelques consommateurs égarés. Méme si, parfois, un webmestre talentueux parvient à  rencontrer une plus large audience.
Le plus beau profil de l’Internet, ce n’est pourtant pas ce Web où cohabitent mastodontes vénaux et philosophes de comptoir. Son aspect le plus enthousiasmant, c’est certainement le courrier électronique. Très rapide et quasi gratuit, le courrier électronique révèle aujourd’hui une nouvelle génération d’épistoliers. Correspondances personnelles et petites chroniques entre amis sont autant de signes d’une résistance à  une technologie nombriliste.

On l’aura compris: dans la société de l’information comme dans le monde archaïque, les plus belles rencontres ne se font pas sur les axes autoroutiers, mais bien au hasard des chemins de traverse.
© Les Chroniques du Menteur, 1998
http://menteur.com
Par PIERRE LAZULY
Paru dans Libération le 21/05/98

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