Islamistes et Ottomans

National Identity, Leadershippar Soner Cagaptay, pour Wall Street Journal
M. Capagtay est membre du Washington Institute for Near East Policy et auteur de «L’islam laïc et le nationalisme dans la Turquie moderne : qui est Turc ? » (Routledge, 2006)
Traduction : Objectif-info

La façon dont on a réagi en Turquie au récent décès d’Ertugrul Osman, l’héritier du trône et descendant du dernier Calife, ne pouvait pas être plus scandaleuse. Des islamistes aux longues barbes, vêtus de caftans, se sont rassemblés à Istanbul il y a deux semaines pour enterrer le chef en titre de la communauté musulmane mondiale. Ce dernier était un consommateur de Whisky, un amateur de musique classique turco-occidentale et il vivait il y a peu dans le quartier Upper East Side de New York.

La récupération d’Osman par les islamistes, parce qu’il était le descendant des sultans ottomans occidentalisés, ouvre une fenêtre sur la façon dont les islamistes voient le monde. L’islamisme n’a de liens ni avec la religion, ni avec la réalité. Il s’agit plutôt d’une idéologie utopique. Osman, qui appartenait à une lignée de califes et de sultans de tendance occidentale, adorait la Turquie d’Atatürk, et pourtant les islamistes ont profité de ses funérailles et de la mémoire du califat pour en faire le symbole de leur projet anti occidental, anti laïque, anti libéral.

En dépit de ce que les islamistes veulent faire croire au monde, le califat ottoman n’était pas anti occidental. L’Empire ottoman a toujours entretenu des relations avec l’Occident, relations qui allaient jusqu’au soutien du sultan Soliman le Magnifique qui se voyait lui-même comme un Saint empereur romain.

Au 18 et au 19ème siècles les sultans et califes ottomans se lancèrent dans des programmes de réformes pour reconstruire l’Empire ottoman sur le modèle occidental de façon à égaler les puissances européennes. A cette fin, ils créèrent des institutions d’éducation laïques, et pavèrent la voie de l’émancipation des femmes en les scolarisant dans ces écoles.

Au début du 19ème siècle, les sultans et califes de l’Empire ottoman adoptèrent des valeurs et un mode de vie occidentaux. Le dernier calife, Abdulmecid Efendi considérait que l’état ottoman était une puissance occidentale et que son destin était occidental. C’était un homme éclairé et un artiste passionné : les tableaux prisés du calife, dont des nus, étaient exposés dans divers musées, comme le nouveau musée d’art moderne d’Istanbul.

Il est donc faux de se représenter l’Empire ottoman comme l’antithèse de la république laïque fondée par Atatürk. Quand en 1923, Atatürk transformait la Turquie en république laïque et abolit l’état ottoman et le califat, il épousait le rêve ottoman de faire de la Turquie une société occidentale à part entière. Les réformes d’Atatürk sont dans la continuité du défunt Empire ottoman.

Atatürk avait été élevé à Salonique, plaque tournante de la culture occidentale et cosmopolite de l’Empire réformé. Il étudia dans des écoles ottomanes laïques et fut l’élève d’une école militaire ottomane occidentalisée.

Le débat sur l’héritage du califat ottoman a des prolongements, non seulement pour la Turquie mais aussi pour les musulmans contemporains et pour le monde occidental, qui désirent s’opposer aux islamistes radicaux.

Bien des années avant la naissance d’Al Qaeda, les califes avaient inventé un antidote contre le jihadisme radical, la vision d’avenir d’une société musulmane inspirée par l’Occident. Les sultans et les califes construisirent les fondements institutionnels de cette société, le premier Parlement ottoman et la constitution de 1876, et ils plantèrent les semences des valeurs occidentales comme l’éducation laïque et l’émancipation des femmes. La Turquie moderne ne doit pas seulement son existence à Atatürk mais aussi aux sultans et califes qui ont été parmi les premiers à prôner les valeurs libérales et occidentales dans une société musulmane.

A présent, les islamistes veulent usurper le califat et son héritage. Les fondamentalistes commencent par déformer la nature politique du califat en le présentant comme une institution anti occidentale. Ensuite, ils dépeignent la renaissance de ce califat iimaginaire comme le rêve politique ultime d’une idéologie anti-occidentale.

Les sultans et califes ottomans imaginaient il y a quatre vingt ans une Turquie plus ressemblante à la Turquie moderne qu’à la société désirée par Al Qaeda ou autres qui rejettent le rêve d’Atatürk d’une Turquie occidentalisée et les valeurs libérales en les assimilant à quelque chose d’anormal. Ertugrul Osman lui-même, disait peu avant sa mort au journaliste Asli Aydintasbas : « la république a été dévastatrice pour notre famille mais très bonne pour la Turquie »

Le calife Osman était turc de naissance, musulman de religion et occidental par l’éducation. Je désire que mon calife revienne sur terre et qu’il en soit ainsi de tous les Musulmans qui veulent être débarrassés de la vision du monde dénaturée et tyrannique des islamistes.

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