Jésus, un fils qui n’avait pas l’esprit… de famille

jesus-icone3Superbe et fine analyse du très érudit Jacques Duquesne à  propos d’aspects peu connus des Evangiles concernant Jésus.

Il faut saluer la démarche intellectuelle de Jacques Duquesne qui, loin de gober et restituer tous les clichés généralement admis, mérite véritablement le label de « journaliste ».
Jésus serait issu d’une famille de charpentiers – juifs pratiquants – comptant plusieurs enfants. Curieusement, à  l’àge adulte, bien qu’empreint de sagesse et de bonté, il entretient des relations tendues avec ses proches…

Commençons par dresser l’état des lieux. Cette famille vit à  Nazareth, une toute petite localité de Galilée. A tel point que l’Ancien Testament n’en a jamais fait mention, les écrits des rabbins non plus. La Galilée n’est pas très grande : un rectangle d’environ quarante kilomètres sur quatre-vingt. Mais riche, oui. « Féconde partout et plantureuse, écrit l’historien juif du Ier siècle Flavius Josèphe, couverte de toutes sortes d’arbres, elle invite à  la culture méme les moins laborieux : aussi est-elle tout entière exploitée ; nul champ n’y est en friche. Villes et bourgs sont nombreux, car la nourriture abonde en ce pays. » Dix-huit siècles plus tard, Ernest Renan est tout aussi lyrique, et voit dans cette région « le vrai pays du Cantique des cantiques », au ciel parcouru de « tourterelles sveltes et vives », de merles bleus et « d’alouettes huppées ». Une sorte de paradis.

La réalité est plus complexe. Riche, le pays a attiré des immigrés, Phéniciens, Grecs, Syriens. Mais de sa richesse, tous ne profitent pas également. De grands domaines dirigés par des intendants sont bordés de petits lopins de terre exploités par des paysans pauvres qui louent parfois leurs services aux autres ou chôment, désoeuvrés faute de champs à  travailler. Ecrasés d’impôts, il leur arrive, en outre, de s’insurger. Et de se faire, rudement, ramener au calme. Une importante ville s’est construite là , Sepphoris, dont curieusement les Evangiles ne disent mot. Cette agglomération, où les Grecs sont nombreux, à  une heure de marche de Nazareth, Jésus n’a pas pu ne pas la traverser un jour ou l’autre. Mais, devenu adulte, il préfère Capharnaüm, au bord du lac de Tibériade. A en croire les Evangiles, ses retours à  Nazareth ne furent pas toujours triomphaux, ni méme paisibles. « Méme ses frères ne croyaient pas en lui. » (Jean 7, 5).

Ses frères ? De qui s’agit-il ? Il faudra y venir. Parlons d’abord, comme il est logique, des parents.

Joseph est charpentier, de la descendance du roi David à  en croire Matthieu qui lui a établi une généalogie contestable mais intéressante par les symboles qu’elle contient. Charpentier, ce n’est pas rien, méme dans un village comme Nazareth, d’autant que les hommes du bàtiment peuvent aller travailler à  Sepphoris, en plein développement. Pour les juifs, tout travail manuel est sacré. « L’artisan à  son ouvrage n’a pas besoin de se lever devant le plus grand docteur », disent les rabbins. Les charpentiers, notamment, jouissent d’une particulière considération. Certains prétendent méme que le mot « charpentier » pouvait désigner, aussi bien dans les langues locales qu’en grec, un petit entrepreneur. Et, assez curieusement à  nos yeux, les charpentiers sont appelés parfois à  intervenir dans les affaires de justice. Peut-étre parce que leur métier contraint à  établir d’exactes mesures. Le Talmud, le commentaire de la Loi, raconte que dans les procès on demandait parfois, lors d’un débat délicat : « N’y aurait-il pas parmi vous un charpentier, fils de charpentier, pour répondre à  cette question ? »

Nous ne disposons plus de trace de l’existence de Joseph après que Jésus a atteint l’àge de douze ans : avec Marie, il amène l’enfant au Temple, à  Jérusalem, pour la Pàque. C’est l’épisode bien connu où l’enfant disparaît et où ses parents inquiets le retrouvent discutant avec les docteurs de la Loi, les éblouissant par sa sagesse et ses connaissances. Ensuite, aucun évangéliste ne fait mention de Joseph. Alors que « la mère, les frères et les soeurs de Jésus » sont cités par Matthieu, Marc et Luc dans une situation difficile : alors que Jésus préche dans les villes proches du lac de Tibériade, ils tentent de le voir et de lui parler, mais il les rabroue. L’absence de Joseph dans cet épisode – une trentaine d’années après la Nativité – laisse supposer qu’il est mort.

Demeure un fait capital, trop souvent oublié : Jésus n’a pas été élevé par Marie seule, mais par un couple. On ne discutera pas ici de la virginité de Marie. On soulignera qu’un père « enfante » aussi : par les relations qu’il construit avec ses garçons ou ses filles, l’éducation qu’il leur donne, l’exemple qu’il montre. A tel point que des enfants adoptés ressemblent parfois plus, par maints traits de caractères et manières de se tenir, à  celui qui les a pris en charge, qu’à  leur père biologique.

C’est Joseph d’ailleurs qui porte la responsabilité de l’éducation religieuse de Jésus. C’est lui qui l’emmène à  la synagogue où les femmes ne sont admises que dans une galerie séparée. C’est encore lui qui apprend à  Jésus à  dire « amen » après chaque bénédiction, ce qui signifie « c’est vrai » ou « ainsi soit-il ». Le Talmud explique que l’enfant acquiert une part de salut futur dès qu’il commence à  dire « amen ». Joseph qui porte le tallith, comme tous les hommes, explique sans doute à  l’enfant le sens de ce chàle de prière, bande de tissu rectangulaire bordée de franges au caractère sacré. Il s’agit en effet de respecter la parole de Dieu : « L’Eternel dit à  Moïse : « Parle aux fils d’Israël, dis-leur de se faire une frange sur les bords de leurs vétements […] et de mettre un fil d’azur dans la frange qui borde le vétement. […] En le voyant, vous vous souviendrez de tous les commandements du Seigneur ; vous les accomplirez. » »

A cette éducation de l’enfant, Marie contribue, bien sûr : à  Nazareth comme ailleurs, la femme est la gardienne du foyer, de la famille (lire p. 54). Son royaume est l’étroite maison bàtie de briques de boue, basse et sans confort, surmontée d’un toit en terrasse fait de branchages tressés, posés sur des chevrons et recouverts d’argile. C’est là  qu’elle cuisine, qu’elle tisse laine ou lin sur un métier rudimentaire. C’est là  qu’elle actionne le moulin à  bras pour produire la farine qui deviendra l’aliment de base, le pain.

De Marie, on ne sait à  peu près rien : en dehors des épisodes de la Nativité et de l’affaire du Temple, les évangélistes ne la citent presque jamais, moins que Marie Madeleine… Alors que les origines de la plupart des femmes importantes de la Bible sont connues, les siennes ne sont pas données. Il existe certes un texte qui évoque ses parents, Anne et Joachim, mais il s’agit du Protévangile de Jacques, qui date de l’an 150 environ, qui est donc postérieur aux quatre Evangiles, et qui fut déclaré « apocryphe », c’est-à -dire rejeté par l’Eglise primitive entre le IVe et le Ve siècle (l’Eglise catholique continue néanmoins à  célébrer sainte Anne et saint Joachim) ; le Protévangile de Jacques a inspiré au long des siècles de nombreux artistes et bien des prédicateurs.

Irénée (130-208), l’évéque de Lyon, l’un des « Pères de l’Eglise » qui contribuèrent à  dresser la liste des apocryphes, assure certes que Marie appartenait à  la « Maison de David », affirmation importante car, pour les juifs, le Messie à  venir devait descendre du grand roi de Juda. Mais rien n’atteste l’affirmation d’Irénée. En revanche, l’Evangile de Luc présente Marie comme une « parente » d’Elisabeth, mère de Jean-Baptiste, et le méme texte précise que celle-ci descendait d’Aaron. C’est-à -dire que, plus qu’à  la lignée de David, Marie appartiendrait à  celle de Lévi, un fils de Jacob, qui fournissait des ministres du culte, les « lévites ».

Aux yeux des hommes d’aujourd’hui, ces interrogations sur les origines – davidiques ou non – de Marie paraissent bien sûr peu importantes. Mais elles sont significatives du silence des textes du Nouveau Testament à  son sujet. En dehors des récits relatifs à  la naissance de Jésus et à  sa disparition du Temple, elle n’apparaît plus que quatre fois. Deux fois dans l’Evangile de Jean : lors du miracle de Cana qu’elle provoque, et au pied de la Croix, quand Jésus est au Golgotha. Une fois dans les trois Evangiles dit synoptiques (Luc, Matthieu, Marc) : il s’agit alors d’une tension entre Jésus et sa famille, épisode important. Et, enfin, une dernière fois dans les Actes des Apôtres, texte attribué à  Luc qui relate les tout débuts de l’Eglise.

Regardons de plus près chacune de ces circonstances. Cana d’abord, que seul relate l’Evangile de Jean (la version dont nous disposons date environ de l’année 100). Marie n’y est point nommée. L’évangéliste dit : « Il y eut des noces à  Cana en Galilée. La mère de Jésus y était. » Quand Jésus lui parle, il ne lui dit pas « maman » mais « femme ». Cet épisode a beaucoup retenu l’attention des spécialistes, tant il est chargé de symboles et de sens. Nous ne pouvons ici entrer dans tous leurs débats. Mais pour certains exégètes, ce n’est pas de Marie elle-méme, la mère de Jésus, que parle Jean. La « femme » serait Israël ou, pour quelques-uns, l’Eglise. Au terme d’une minutieuse étude, le père jésuite Xavier Léon-Dufour écrit : « La conclusion s’impose, le récit de Cana n’est pas de type biographique » (Lecture de l’Evangile selon Jean, éditions du Seuil).

Dans le méme évangile, on retrouve la mère de Jésus dans une scène pathétique au pied de la Croix sur laquelle on supplicie son fils. Cette fois encore, son nom n’est pas donné. Mais une précision nouvelle est apportée sur la famille de Jésus. Jean – qui est le seul à  signaler la présence de Marie au calvaire – indique qu’elle est accompagnée d’une soeur. D’où l’on peut déduire que Jésus a des cousins. Plus important à  coup sûr, si l’on en croit les quatre évangélistes, une certaine tension, vive parfois, a régné entre Jésus et sa famille après qu’il a commencé de précher. Jean écrit, on l’a déjà  dit : « Méme ses frères ne croyaient pas en lui. » (7, 5). Les trois autres évangélistes racontent, en des termes presque identiques, une autre scène. Jésus est en train de parler « aux foules », à  Capharnaüm si l’on en juge par quelques précisions de Marc, qui est toujours assez proche des faits. Sa mère, ses frères et ses soeurs lui font savoir qu’ils veulent lui parler. Jésus répond assez rudement : « Qui sont ma mère et qui sont mes frères ? Ce sont ceux qui font la volonté de Dieu. » Il faut comprendre par là  que sa famille est celle de la communauté de croyants.

Ce qui pose deux questions. La première porte sur les raisons de la tension entre Jésus et sa famille. Elle a donné bien des soucis à  de nombreux prédicateurs. Ils expliquent en général que les liens de la parenté charnelle passent après ceux de la parenté spirituelle. Une explication acceptable, certes, mais qui va à  l’encontre de l’image très répandue d’une véritable intimité de coeur et d’esprit entre Jésus et sa mère. D’autant que les auteurs des Evangiles ne mentionnent pas que, par la suite, ayant fini de s’adresser à  la foule Jésus rencontra les siens.

La deuxième question concerne, bien entendu, l’existence des frères et des soeurs de Jésus. Elle est signalée par tous les évangélistes. Marc et Matthieu donnent méme les noms des frères : Jacques, Joseph, Simon et Juda (Marc 6, 3 ; Matthieu 13, 55.56). L’apôtre Paul, dans sa Lettre aux Galates (qui est antérieure aux Evangiles, plus proche des faits donc) explique que, s’étant rendu à  Jérusalem, il a vu « Jacques, le frère du Seigneur » (Galates 1, 19). Flavius Josèphe indique dans ses Antiquités juives que Jacques, frère de Jésus, fut tué sur l’ordre du grand prétre en l’an 62. Et les Actes des Apôtres (1, 14), un texte écrit par Luc selon toute vraisemblance, raconte que ceux-ci, après le départ de Jésus ressuscité, s’en retourneront du mont des Oliviers à  Jérusalem (« La distance n’est pas grande », précise-t-il). Il donne leurs noms, dit qu’ils se réunissaient dans « la chambre haute » d’une maison et ajoute : « Tous d’un méme coeur étaient assidus à  la prière avec quelques femmes, dont Marie mère de Jésus, et avec ses frères. »

Tant de citations devraient faire foi, la dernière surtout qui distingue bien entre les apôtres, les disciples, les frères de Jésus : ils sont cités avec Marie et l’on voit bien qu’il ne s’agit pas de « frères » à  l’orientale, c’est-à -dire d’amis, ceux-ci ayant été cités nommément auparavant. Mais, on le sait, les chrétiens d’Orient, se fondant sur le Protévangile de Jacques, voient généralement dans ces « frères » les enfants d’un précédent mariage de Joseph. L’Eglise catholique, elle, a suivi l’interprétation de saint Jérôme qui a traduit la Bible en latin, selon laquelle il s’agit de cousins. Les partisans de cette thèse, très complexe, se réfèrent également à  un terme hébraïque, ah , signifiant « parents plus ou moins proches » et supposent que ce terme aurait été utilisé dans un texte hébreu antérieur aux versions grecques dont nous disposons. On notera cependant que lorsque Paul – dont les lettres, répétons-le, sont antérieures aux Evangiles – parle du cousin de Barnabé son compagnon, il utilise le mot grec anepsios qui signifie, en effet, « cousin ». Mais lorsqu’il parle de Jacques, frère du Seigneur, il écrit adelphos qui signifie bien « frère ». Et les Evangiles font de méme pour évoquer les frères de Jésus.

La controverse a été relancée récemment par la découverte en Israël d’un ossuaire de pierre portant l’inscription gravée « Jacques, fils de Joseph, frère de Jésus ». Mais il apparut, après quelques mois d’enquéte, qu’il s’agissait d’une supercherie. Demeure seulement, donc, l’analyse serrée des textes et des traductions. La plupart des spécialistes penchent plutôt pour la thèse de l’existence de ces frères et soeurs, sans toujours – quand ils sont catholiques – l’affirmer explicitement.

Il leur est parfois opposé le passage de l’Evangile de Jean (19, 26-27) où Jésus sur la Croix confie sa mère au « disciple qu’il aimait ». Ce qu’il n’aurait pas dit, affirme-t-on, si ses frères et soeurs avaient pu prendre en charge Marie. Mais les commentateurs modernes soulignent que les trois autres évangiles excluent la présence d’aucun disciple et de Marie au pied de la Croix – présence contraire aux usages des Romains lors de ces supplices : on ne peut pas y assister de près.

Par ailleurs, dans le texte de Jean, imprégné de multiples symboles ou considérations théologiques, cette insertion du souci de Jésus pour sa mère serait bien surprenante, d’autant qu’il n’apparaît – au contraire, on l’a vu – à  aucun autre moment de sa vie publique.

Il est donc possible de penser que Jésus, à  Nazareth, a vécu dans une famille juive comme il en existait beaucoup, c’est-à -dire nombreuse. Et si l’on s’intéresse au sort de Jacques, qui allait jouer un rôle de premier plan dans la première communauté chrétienne de Jérusalem, et étre considéré comme l’égal de Pierre et de Paul, on doit conclure que dans cette famille nombreuse les parents veillaient beaucoup à  l’éducation religieuse.

A en croire Eusèbe de Césarée, père de l’histoire de l’Eglise, qui vivait au tournant des IIIe et IVe siècles, Jacques était un juif observant irréprochable, ascète rigoureux, observateur strict de la loi mosaïque. Mais il se montre cependant ouvert au compromis lorsque se pose la question de l’entrée des non-circoncis, des non-juifs, dans les communautés chrétiennes. Les Actes des Apôtres (15, 13-21) montrent qu’il accepte, pour ces convertis, des accommodements avec la Loi. Cette différence de point de vue permet, peut-étre, de mieux appréhender la nature des rapports qu’entretenait Jésus avec sa famille.

Mais d’autres questions se posent : si Marie et Joseph ont bénéficié d’annonces sur l’origine divine de Jésus et si la naissance de celui-ci fut entourée de phénomènes miraculeux, comment expliquer alors leur étonnement lors de l’affaire du Temple, lorsqu’il a douze ans ? Comment expliquer que Marie et ses frères paraissent si éloignés de lui lorsqu’il parcourt la Galilée et la Judée pour annoncer son message et qu’ils se rallient à  lui, en quelque sorte, après sa mort et sa résurrection ?

La réponse réside peut-étre dans une phrase de Luc, deux fois énoncée. La première se situe après la visite des bergers à  la crèche. Ceux-ci ont été alertés par une chorale céleste, un ciel d’aurore boréale et l’avertissement d’un ange. Arrivés à  la crèche, ils racontent tout cela à  Joseph et à  Marie. Luc écrit alors à  propos de celle-ci : « Elle conservait avec soin tous ces souvenirs et les méditait en son coeur. » Après la disparition de Jésus enfant au Temple, il écrit que ses parents n’ont pas compris ses explications mais il ajoute : « Et sa mère gardait tous ces événements dans son coeur. »

Or on peut relever un problème de traduction, surtout pour la première phrase. Le grec symballe, traduit par « méditait » dans la Bible de Jérusalem par exemple, peut aussi l’étre par « ordonnait ». Marie ordonnait ces souvenirs, elle prenait soin d’y mettre de l’ordre. Autrement dit, elle essayait de comprendre, de mettre de la cohérence dans tout ce qui lui arrivait ainsi que dans le comportement de son fils. D’où, peut-étre, la tension signalée et le rapprochement final. Et si cette interprétation se révèle étre la bonne, alors, Marie apparaît comme la première théologienne du monde chrétien. Un titre qui en vaut bien d’autres.

Par Jacques Duquesne

Journaliste et écrivain, Jacques Duquesne est président du conseil de surveillance de L’Express . Il a publié de nombreux ouvrages dont Jésus (Flammarion, 1994), Le Dieu de Jésus (Grasset, 1997) et Dieu expliqué à  mes petits-enfants (Seuil,1999).
Source : Historia
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