La Guerre sans Limite

La Guerre sans limite à  l’ère de la mondialisation du capital

Au cours de la décennie quatre-vingt-dix, le système militaro-industriel américain a connu de profondes transformations. Encouragée au départ par le Pentagone, la concentration des groupes industriels a atteint un degré élevé puisque les cinq grands groupes à  production militaire reçoivent désormais plus de 40% des commandes du Pentagone. Les restructurations industrielles dans l’industrie d’armement ont été menées avec la participation active du capital financier. On citera en particulier le rôle actif des cabinets de consultants qui ont dessiné les frontières des activités à  fusionner, avec pour résultat la constitution d’entités bureaucratiques et à  faible productivité .et l’octroi de confortables commissions . Les actionnaires institutionnels (fonds de pension, fonds mutuels) ont également renforcé leur contrôle sur les grands groupes de l’armement.

La doctrine de sécurité nationale des Etats-Unis

Les cercles dirigeants des Etats-Unis ont pris acte de la disparition de l’URSS, mais aussi des menaces que font peser sur leurs intéréts et ceux de la bourgeoisie financière tous ceux qui n’acceptent pas l’ordre néolibéral. Leurs experts ont défini les « intéréts vitaux » des Etats-Unis, c’est-à -dire ceux qui nécessiteraient une intervention militaire si ils étaient menacés. Les « intéréts vitaux » ainsi définis dans le programme de sécurité nationale des Etats-Unis – incluent non seulement le droit de se défendre contre une menace de type nucléaire, bactériologique et chimique, mais également contre les atteintes « au maintien de la stabilité de leurs systèmes globaux majeurs que sont les réseaux commerciaux, financiers, de transports et d’énergie, d’environnement » selon les termes du rapport de la « Commission nationale sur les intéréts nationaux américains » , au sein de laquelle on trouvait Madame C. Rice, la Conseillère à  la sécurité nationale du Président G.W. Bush (C’est le méme programme que les dirigeants américains ont fait adopter au Sommet de l’OTAN à  Washington en 1999) . C’était un signal clair – et plus clair encore depuis le 11 septembre 2001 et les tentatives de criminaliser la résistance sociale – adressé à  tous ceux qui s’en prendraient « au maintien de la stabilité » de la mondialisation néolibérale. Par exemple, le refus d’un pays de continuer à  verser des intéréts au titre d’une dette qui constitue une véritable rente perpétuelle à  acquitter au capital financier sera-t-il considéré comme une atteinte aux intéréts des fonds de placement américains, et justiciable de mesures de rétorsion militaire [10]?

Cette doctrine, déjà  esquissée à  la fin des années quatre-vingt-dix a pris forme dans un document intitulé « La stratégie de sécurité nationale des Etats-Unis d’Amérique » qui a été rendu public le 17 septembre 2002 par l’Administration Bush. Sa publication après les attentats du 11 septembre 2001 et la guerre en Afghanistan, dans un contexte de récession et d’effondrement incontrôlé des valeurs boursières, en fait un manifeste pour l’action des Etats-Unis dans les années qui viennent. Dès le préambule, le document de septembre 2002 adopte pour étendard « l’internationalisme américain [qui triomphe après que] les visions militantes de classe, de nations, de races qui avaient promis l’utopie (sic) et délivré la misère ont été défaites et discréditées » (page 1) [11],.

Les commentaires formulés sur ce document ont à  juste titre insisté sur le droit que se donnent les Etats-Unis de mener des guerres préventives à  chaque fois qu’ils estimeront leurs intéréts menacés. « La meilleure défense, c’est l’attaque » (page 6) « Les Etats-Unis ont depuis longtemps maintenu l’option d’actions préventives. Pour contrecarrer ou empécher des actes hostiles par nos adversaires, les Etats-Unis agiront, si nécessaire, de façon préventive » (page 13) .

Ce qui a été beaucoup moins souligné concerne la définition donnée aux « intéréts » américains et aux actions préventives. Les actions préventives conduites pour faire face aux menaces posées par « le terrorisme et le chaos » (préambule) ont pour objectif la mise en ouvre des « valeurs non négociables de la dignité humaine » (page 3) . Ces valeurs sont « la paix, la démocratie, la liberté des marchés, le libre-échange » (préambule) . Le libre-échange représente bien plus qu’un choix de politique économique : « il se développa comme un principe moral avant de devenir un pilier de la science économique » (page 18) . La sécurité nationale des Etats-Unis ne peut étre assurée dès lors que ces principes, dont le libre-échange, sont remis en cause, et cela partout dans le monde (page 17) . Un chapitre entier, intitulé « promouvoir une nouvelle ère de croissance économique globale gràce aux marchés et au libre-échange » , indépendamment des nombreuses références faites dans d’autres parties du document, est consacré aux enjeux économiques et financiers. On y retrouve un programme économique qui reprend les expressions littéralement utilisées par les institutions économiques internationales. Pour donner ici quelques exemples, le document traite des politiques réglementaires destinées à  encourager les initiatives entrepreneuriales, des politiques fiscales de baisse des taux marginaux, de l’essor de puissants marchés financiers, de la création de la Zone de libre-échange des Amériques, de l’imposition d’accords commerciaux internationaux ou bilatéraux et de lois contre les pratiques commerciales injustes[12] 17-20) . La consolidation de l’OTAN en Europe de l’est en méme temps que cette organisation menait la guerre en Serbie, l’installation des Etats-Unis dans le Caucase gràce à  la guerre en Afghanistan et la préparation de la guerre en Irak confirment l’importance de plus en plus grande des guerres dans la défense et l’extension des intéréts du capital américain.

Le complexe militaro-sécuritaire américain va développer de nouveaux systèmes d’armes pour les armées. Dans un contexte où la mondialisation du capital accélère ses dévastations sociales, la préparation de « guerres urbaines » (c’est l’expression employée par les experts du Pentagone) conduites par des soldats équipés d’armes hypersophistiquées relayant l’action de l’aviation, occupe une place importante dans les budgets militaires. Puisqu’il s’agit de conduire des guerres contre les populations des immenses agglomérations des pays du sud, et éventuellement contre les « classes dangereuses » des villes du Nord, plus généralement contre les populations dont on criminalisera la résistance sociale, ces programmes annoncent un bel avenir pour le « complexe militaro-sécuritaire ». Le néolibéralisme avait besoin d’un bras armé, ses conséquences désastreuses et incontrôlées en renforcent un peu plus la nécessité.

La place des Etats-Unis dans le monde
La « guerre sans limites » annoncée et menée par Bush signale une aggravation du comportement impérialiste des Etats-Unis. Ceux-ci s’arrogent le droit d’intervenir quand et où ils décident qu’il y va de leurs intéréts « vitaux » tels qu’ils ont été rappelés plus haut.

L’intervention militaire pour défendre les « intéréts vitaux » américains ne date pourtant pas de l’élection de G. Bush. La décennie quatre-vingt-dix avait déjà  manifesté un comportement situé à  l’opposé d’un prétendu « isolationnisme » . Selon une étude publiée par le Congrès américain, les forces armées américaines ont mené plus d’interventions hors de leur frontières au cours de la période 90-99, essentiellement « Clintonienne » , qu’au cours de la période 45-90. Plus de 15% de l’ensemble des soldats américains sont aujourd’hui basés dans 725 bases militaires dans le monde dont 17 sont pleinement opérationnelles de façon autonome. La veille des attentats (le 10 septembre 2001) , « selon le Départment de la défense, plus de 60000 militaires américains conduisaient des opérations et des exercices dans environ 100 pays » [18]. On voit donc que le retrait des Etats-Unis de nombreux accords et traités internationaux ne marque pas un retour à  l’isolationnisme, il correspond plutôt à  une position hégémonique des Etats-Unis et à  la volonté de fractions des classes dominantes des Etats-Unis d’en tirer parti jusqu’au bout. Depuis le 11 septembre 2001, l’objectif de l’Administration Bush est de compléter la posture de « gendarme en dernier ressort » des Etats-Unis par celle d’ « agresseur préventif ».

Les effets de la mondialisation ont fait resurgir le terme d’ « impérialisme », non pas tant chez lez auteurs radicaux, comme on aurait pu le penser, mais dans les cercles « orthodoxes » , en particulier dans la presse financière (Financial Times, Wall Street Journal) . R. Cooper, le conseiller de M. Blair pour les affaires diplomatiques, a également apporté sa contribution. Sa thèse est en substance que le chaos qui se développe dans de nombreuses régions du monde appelle de la part des grands pays développés (et civilisés) le retour à  des formes « libérales » d’impérialisme, qui passent par exemple par la création de protectorats. La qualification d’impérialisme renvoie inévitablement aux discussions qui eurent lieu au début du vingtième siècle, période que plusieurs historiens économistes qualifient précisément de « première mondialisation ».

Il ne fait aucun doute qu’il y a des différences importantes enter la situation actuelle et celle qui existaient au début du vingtième siècle. Une différence majeure est précisément constituée par l’écart entre la puissance militaire des Etats-Unis et celle des autres pays développés qui exclut la transformation des conflits économiques et commerciaux entre pays de la zone transatlantique en affrontement militaire. Cependant, oublier la responsabilité des autres grandes puissances dans le sort fait aux peuples par la mondialisation néolibérale serait dommageable. Puisque nous sommes en France, il semble difficile de ne pas rappeler l’importance que l’Afrique a tenue et continue de tenir dans l’économie et la politique de notre pays. J.P. Cot, qui fut brièvement ministre de la coopération dans le gouvernement Mauroy a rappelé la situation effroyable vécue jusqu’à  la fin des années quatre-vingt-dix (et pas seulement sous la colonisation) par les peuples de la région des grands lacs. Il en attribue la cause aux pillage des ressources minérales et du pétrole et en impute la responsabilité à  l’action durable des réseaux politico-financiers français qui s’étaient formés à  partir dès années cinquante[19].

Les Etats-Unis n’ont ni la possibilité ni la volonté de gérer seuls le « désordre mondial » et l’OTAN demeure nécessaire en tant que « bras armé de la mondialisation » . Certes, en matière de dépenses militaires, les pays de l’Union européenne sont nettement inférieurs à  ceux des Etats-Unis, mais ils représentent tout de méme près de 30% des dépenses mondiales (les pays de l’OTAN ont réalisé en 2000 plus de 2/3 des dépenses militaires mondiales) . L’augmentation des budgets militaires des pays de l’UE, nécessaire pour renforcer l’OTAN, est demandée avec insistance par l’Administration américaine, mais elle l’est également en Europe au nom de la constitution d’une défense européenne. En sorte que le « choix » qu’on veut imposer aux populations de l’UE est le suivant : il faut augmenter le budget militaire afin que l’Union européenne prenne une part plus active dans les opérations menées par l’OTAN ou bien : il faut augmenter le budget militaire afin que l’Union européenne puisse constituer un pôle indépendant des Etats-Unis.

Depuis la fin 2001, les pays de l’UE ont décidé des augmentations de leurs budgets militaires qui sont parfois importantes (comme dans le cas de la France[20]) et cela à  l’heure où les politiques néolibérales et le prétendu « moins d’Etat » se traduisent en France et dans les autres pays Européens par des exonérations d’impôts pour les catégories sociales aisées et la diminution des dépenses publiques sociales ou bénéfiques pour la collectivité. La discussion sur les ressources ainsi gaspillées et leur utilisation pour les besoins sociaux les plus urgents est une affaire qui concerne tous les citoyens. Elle est étroitement liée à  la réflexion et à  l’action pour un autre monde que celui qu’impose le capitalisme dominé par le néolibéralisme et le militarisme.

Information ATTAC

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *