Le scandale des Manuscrits de la Mer Morte

Conservés par le climat chaud et très sec du désert de Juda, les rouleaux de manuscrits de la Mer Morte représentent la plus grande découverte archéologique du XXe siècle et renvoie le domaine des études bibliques sur le devant de la scène. En ce sens, « cette bibliothèque de plus de huit cents textes jette une lumière directe sur la période critique d’où émergèrent, il y a plus de deux mille ans, à la fois le christianisme et le judaïsme rabbinique » (le judaïsme actuel), explique Hershel Shanks, spécialiste américain de l’archéologie biblique dans L’Aventure des manuscrits de la mer Morte.

C’est en 1947 que l' »affaire » des manuscrits de la mer Morte a commencé, près de la localité de Qumrân, en terre jordanienne, dans le désert surchauffé de Juda. Alors qu’il cherchait une brebis égarée, un berger de la tribu bédouine des Te’amré, Mohammed Ahmed el-Hamed appelé « le Loup », découvrit par hasard, dans une caverne surplombant la mer Morte, une série de jarres étroites, hautes d’environ 60 centimètres. Certaines étaient encore surmontées de leur couvercle en forme de bol. Dans l’une d’entre elles, il trouva des paquets enveloppés de tissus contenant trois rouleaux de parchemin, que sa tribu vendit ensuite à un marchand. Consultés sur leur valeur, des experts internationaux confirmèrent l’ancienneté de ces documents, vieux d’environ un siècle avant J-C. Ils représentent donc une incroyable découverte : celle de textes de la Bible de mille ans plus jeunes que ceux que l’on connaissait déjà. Après d’autres recherches, la grotte n°1 – il y en a onze – livrera au total sept grands rouleaux, qui sont parmi les mieux conservés de tous les manuscrits de la mer Morte. En particulier, le rouleau d’Isaïe, qui mesure 7,34 mètres de long. Puis, de 1952 à 1956, lors de fouilles systématiques effectuées à Qumrân par l’Ecole biblique de Jérusalem, la découverte de dix autres grottes permettra de mettre au jour cinq autres rouleaux pratiquement intacts – dont le rouleau du Temple, long de 8,75 mètres – et d’innombrables fragments de quelque 700 textes.

Les sept rouleaux de la grotte n°1 furent publiés dans un délai raisonnable, quelques années après avoir été étudiés par des chercheurs français, anglais et américains. Au fil des ans, les textes fragmentaires des autres grottes furent également diffusés, à l’exception de ceux de la grotte n°4, découverte en 1952 par le Père Roland de Vaux, directeur de l’Ecole biblique et archéologique française. C’est par cette grotte-là que le scandale est arrivé. Elle contenait sans doute des textes à caractère religieux qui, peut-être, remettaient en question les dogmes catholiques. La grotte n°3 contenait, quant à elle, un mystérieux rouleau de cuivre brisé en deux, au sens non encore élucidé.

Dans un livre publié en Angleterre en 1991 et traduit en France en 1992, sous le titre La Bible confisquée, les auteurs, Michael Baigent et Richard Leigh, accusent le Vatican d’occulter les manuscrits de la mer Morte parce qu’ils ébranleraient des doctrines essentielles du christianisme.
Première amorce de preuve avancée par les auteurs : les excessifs retards dans la publication. En effet, alors que plus de cinq cents textes ont été mis au jour dans la grotte 4 de Qumrân depuis sa découverte en 1952, il n’en a été publié qu’environ une centaine au bout de cinquante ans (les trois cents textes provenant d’autres grottes ont presque tous été publiés). Situation encore plus alarmante : la petite coterie d’éditeurs qui contrôle l’accès aux quatre cents textes inédits de la grotte 4 refuse de laisser d’autres chercheurs voir leur trésor secret.

Secundo : Les éditeurs des textes de la grotte 4 sont en majorité des religieux catholiques, en poste à l’Ecole biblique et archéologique française, dirigée par les dominicains et située dans la partie Est de Jérusalem (qui se trouvait sous autorité jordanienne jusqu’en 1967). L’équipe éditoriale fut recrutée en 1953 par le père Roland de Vaux qui, selon Baigent et Leigh, exerça une autorité quasiment tyrannique sur les rouleaux jusqu’à sa mort en 1971. L’équipe réunie par de Vaux comprenait Mgr Patrick Skehan, des Etats-Unis ; l’abbé Jean Starcky, de France; le père Jozef Milik, prêtre polonais qui depuis a quitté la prêtrise et s’est établi en France ; un chercheur allemand bientôt remplacé par un autre prêtre français, le père Maurice Baillet; et John Strugnell, qui se convertit ensuite au catholicisme. Le seul protestant de l’équipe était Frank Cross, venu alors du McCormick Theological Seminary et actuellement à Harvard. Un Anglais agnostique, John Allegro, complétait l’équipe. Mais aucun Juif.

A la mort du père de Vaux, en 1971, un autre dominicain de l’Ecole biblique, le père Pierre Benoît, lui succéda dans ses fonctions d’éditeur en chef. A la mort de Benoît en 1987, lui succéda John Strugnell, alors converti au catholicisme, jusqu’en 1991, où il fut révoqué par ses collègues après la publication de quelques propos violemment anti- sémites qu’il avait tenue à un journaliste israélien. A la mort de Starcky, son lot réservé de textes fut légué au père Emile Puech, également de l’Ecole biblique. Quand Skehan mourut, son lot fut légué à Eugene Ulrich, de l’université de Notre Dame. Mais Baigent et Leigh ne s’arrêtent point là. Ils recherchent longuement où, en définitive, réside l’autorité : « A qui, finalement, l’équipe internationale devait-elle rendre compte ? Théoriquement, ses membres auraient dû le faire à leurs pairs, aux autres chercheurs [non confessionnels, libres, indépendants]. En réalité, l’équipe internationale semblait ne se reconnaître de compte à rendre à quiconque, sauf à l’Ecole biblique de Jérusalem. Et à qui l’Ecole biblique devait-elle rendre compte ? »
– Au Vatican, bien sûr ! Les Religieux ont fait vœu d’obéissance au Saint-Siège, on le sait !
Par leurs investigations personnelles et minutieuses, Baigent et Leigh ont mis à découvert, selon leurs termes, une révélation capitale, non seulement pour nous, mais aussi pour d’autres chercheurs indépendants dans ce domaine : l’Ecole biblique était directement branchée sur le Vatican, à défaut du pape en personne.

Dès ses débuts, l’Ecole biblique a été étroitement affiliée à la Commission biblique pontificale. Selon les auteurs, l’Ecole biblique est un « auxiliaire de la machine de propagande de la Commission [biblique pontificale] – un instrument de diffusion de la doctrine catholique sous couvert de recherche historique et archéologique ». De Vaux lui-même fut nommé consulteur auprès de cette commission ; à sa mort, Benoît lui succéda dans cette fonction. A la mort de Benoît, son successeur à la tête de l’Ecole biblique fut nommé consulteur auprès de la commission.

Le cardinal Joseph Ratzinger, préfet de la commission, dirige également un autre organisme catholique, la Congrégation pour la doctrine de la foi. La Congrégation est l’héritière de ce que les auteurs nomment une très ancienne ascendance : En 1542, elle avait pris officiellement le nom de Saint-Office. Et auparavant, on l’appelait la Sainte Inquisition.

Si Ratzinger dirige la Congrégation, le chef officiel n’en demeure pas moins le pape en exercice. Aujourd’hui, Ratzinger, en tant que directeur exécutif, porte le titre de secrétaire de la Congrégation, qui, « autrefois, était appelé le Grand Inquisiteur ».

Les auteurs continuent: « De tous les services de la Curie romaine, celui de la Congrégation pour la doctrine de la foi est le plus puissant. Et de tous les cardinaux de la Curie, Ratzinger est peut-être le plus proche du pape.

Les positions de Ratzinger prises au sein de la Congrégation pour la doctrine de la foi déterminent celles de la Commission biblique pontificale, dont il est aussi le préfet, et de là filtrent ensuite dans l’Ecole biblique. « Ratzinger est décrit comme un homme profondément pessimiste » qui pense que « seule la suppression de tout dissentiment peut assurer la survie de l’Eglise en tant que foi une. D’après lui, ceux qui ne partagent pas son pessimisme sont « aveugles ou induits en erreur ». « Le rôle joué à un haut niveau par l’Eglise dans les recherches sur les manuscrits de la mer Morte, comme ceci le démontre, concluent les auteurs, « ne peut qu’engendrer une forte suspicion « .
Une suspicion que viennent étayer les attitudes reflétées par certains membres de l’équipe éditoriale, tel M, Skehan, qui a exprimé l’opinion, disent les deux auteurs qu’en définitive, le travail de tout bibliste devrait être guidé et déterminé par la doctrine de l’Eglise et [citant ici Skehan) « être toujours soumis au droit souverain de notre sainte mère l’Eglise de juger en dernier recours de ce qui concorde effectivement avec l’enseignement qu’elle a reçu du Christ ». « Que se passe-t-il si l’on découvre quelque chose que l’on ne parvient pas à rendre ainsi conforme ? » demandent les auteurs.
Ils poursuivent : « D’après les déclarations du père Skehan, la réponse à cette question semble claire. Tout ce, qui ne peut être subordonné ou adapté à la doctrine existante de l’Eglise doit, par nécessité, être éliminé. La position du père Skehan, nous disent-ils, trouvait un écho manifeste dans celle du pape Pie XII en personne, qui soutenait que « l’exégète biblique a une fonction et une responsabilité à assumer dans des questions aux implications importantes pour l’Eglise ».

Avec cet arrière-plan, on comprend aisément pourquoi « de Vaux tenait à éviter, autant que possible, d’embarrasser les autorités chrétiennes », déclarent les auteurs. De toute évidence, certaines données de Qumrân étaient précisément jugées susceptibles de le faire. Pour éviter cet embarras, l’équipe dirigée par de Vaux conçut et « imposa [pour des raisons que l’on connait] une rigide orthodoxie pour l’interprétation » des rouleaux.

« Toute déviation de cette interprétation équivalait à une hérésie. Oser contester était risqué pour sa propre crédibilité… Au fil des années, progressivement, cette orthodoxie dans l’interprétation [est devenue] d’un dogmatisme croissant. »

Les auteurs sous-entendent que de Vaux et ses collègues pourraient même détruire – ou avoir détruit – certains documents compromettants. « Que ferait exactement l’Ecole biblique si, parmi les documents de Qumrân non publiés ou peut-être non encore découverts, des données défavorables à la doctrine de l’Eglise faisaient surface? » Et encore : « Même si le gouvernement israélien prenait des mesures autoritaires et ordonnait la libération immédiate des matériaux de Qumrân, comment pourrions-nous avoir la certitude que des données susceptibles de mettre l’Eglise en péril verraient jamais le jour? »
Cependant, les savants égarés pouvaient être remis dans le droit chemin par des moyens moins draconiens que la destruction de documents. Prenons le cas de John Allegro, l’unique agnostique de l’équipe et, de surcroît, le seul membre à publier tous les manuscrits qui lui avaient été assignés. Strugnell, suite à cette publication, rédigea une « longue critique hostile » – de cent treize pages – que Robert Eisenman, directeur du Département des études religieuses à la California State University, à Long Beach, qualifia de « travail de démolition ». Très tôt, Allegro avait « commencé à s’exaspérer de l’application contrainte déployée [par l’équipe] pour dissocier le christianisme de la communauté qumrânienne et de ses rouleaux ». II s’aliéna rapidement les autres membres de l’équipe, surtout après leurs efforts pour faire obstacle à ses perspectives très libres, qu’ils rejetaient. Les autres contestataires des opinions de l’équipe furent, de même, réduits au silence.
Le principal postulat de l’interprétation orthodoxe des manuscrits concerne leur date. « L’élément décisif pour déterminer la signification des manuscrits, et leur lien, ou leur absence de lien, avec le christianisme était, évidemment, leur datation. » Par conséquent, dans la « perspective du consensus », expression désignant la perspective de l’équipe, « les textes de Qumrân étaient considérés comme très antérieurs à l’ère chrétienne ». Tout ce qui était « susceptible de bouleverser la datation et la chronologie établies par l’équipe internationale pour l’ensemble du corpus des rouleaux » était étouffé. Une fois « replacés en toute sécurité dans des temps préchrétiens, [les rouleaux se trouvaient] désarmés de toute éventuelle capacité de contester l’enseignement et la tradition du Nouveau Testament ». Ainsi, l’équipe « désamorça efficacement tout potentiel explosif que pourraient recéler les manuscrits de la mer Morte. »

Lorsque les raisons de commodité et la stabilité de la théologie chrétienne le dictaient, les témoignages contraires étaient « ignorés ».

Selon un autre principe de l’interprétation orthodoxe, les manuscrits et leurs auteurs devaient autant que possible rester dissociés du « christianisme primitif », tel que le décrit le Nouveau Testament. Ainsi, le consensus orthodoxe « présentait les croyances de la communauté de Qumrân comme entièrement différentes du christianisme ».

La lutte pour le contrôle des manuscrits de la mer Morte est d’une complexité byzantine et ses enjeux sont élevés. Pour quiconque n’a pas une connaissance familière de ses méandres, Baigent et Leigh plaident une cause séduisante – et même peut-être convaincante -, affirmant que le Vatican, ou du moins les religieux catholiques, occulte les manuscrits pour des raisons doctrinales. Mais, en fait, l’accusation porte sur l’autorité-même de l’Eglise et sur le pouvoir religieux.
L’état catastrophique de ces manuscrits explique pour une grande part la lenteur mise à les décrypter et à les publier. Ils sont en effet constitués de quinze mille fragments, dont beaucoup sont de la taille d’un timbre-poste. Le décryptage de ce gigantesque puzzle a représenté un travail titanesque, mené initialement par une petite équipe internationale de jeunes chercheurs réunie sous des auspices jordaniens. Au départ, « l’équipe ne devait comprendre aucun juif, et son recrutement incomba au Père Roland de Vaux. Le membre allemand du groupe, Claus Hunzinger, s’en retira bientôt, laissant une équipe de sept jeunes chercheurs, en majorité des religieux catholiques, qui s’attelèrent à la reconstitution du puzzle », précise Hershel Shanks, spécialiste américain d’archéologie biblique dans L’Aventure des manuscrits de la mer Morte (éditions du Seuil). Vers la fin des années 1950, après un immense travail, la petite équipe avait en grande partie achevé l’assemblage des fragments. Elle se répartit alors les 500 textes en vue de leur publication. « De toute évidence, ils se chargèrent d’un travail excédant leurs capacités, explique Hershel Shanks.

Dans les trois décennies suivantes, cette équipe parvint à publier moins d’un centième des 500 textes. » Malgré ces lenteurs, jaloux de leurs droits de publication, les chercheurs interdisaient l’accès de leurs documents à d’autres scientifiques. Entre-temps, avec la guerre de six jours, en 1967, les manuscrits étaient passés sous l’autorité israélienne. Les restrictions de l’équipe de l’Ecole biblique finirent par excéder les orientalistes étrangers qui ne pouvaient accéder à ce trésor. Certaines rumeurs affirmant que le Vatican ferait obstacle aux recherches pour éviter des divulgations gênantes concernant l’origine du christianisme commencèrent à se propager. « Je n’en crois pas un mot !, s’exclame Francis Schmidt. Mais il est vrai qu’entre 1950 et 1955, la découverte des manuscrits a provoqué un séisme, et certains théologiens traditionalistes ont vu dans ces textes un danger pour le dogme. A cette époque, il n’était pas tout à fait sûr que les exégètes aient eu une entière liberté de parole. » La Biblical Archaelogy Review américaine, dirigée par Hershel Shanks, mena alors une campagne virulente pour « libérer » les manuscrits de la mer Morte et les rendre accessibles à tous. John Strugnell, scientifique américain de Harvard devenu responsable des recherches sur les manuscrits en 1987, élargit alors l’équipe en admettant pour la première fois des juifs et des Israéliens. A la même époque, l’Office des antiquités d’Israël commença à faire valoir ses droits concernant la publication des manuscrits.

A la fin de 1990, John Strugnell donna une interview au journal hébreu Haaretz où il se déclarait violemment « antijudaïque ». A la suite du scandale provoqué par ces propos, il fut remercié et remplacé par Emmanuel Tov, professeur à l’Université hébraïque. « Quand Emmanuel Tov a remplacé John Strugnell, cela a provoqué indiscutablement une accélération des travaux », précise Marc Philonenko. Malgré quelques péripéties, Emmanuel Tov, entouré d’une centaine de chercheurs, a achevé en une dizaine d’années la publication des manuscrits de la mer Morte

Baigent et Leigh citent le sort de John Allegro : il publia les textes qui lui avaient été assignés, et ses travaux furent sauvagement revus par Strugnell, qui consacra plus de cent pages à en corriger les « erreurs ». Mais ceci ne put se produire que parce que la compréhension du texte présentée par Allegro était stupéfiante, et que ses interprétations étaient contraires à celles de l’équipe. Nul doute que Strugnell ait éprouvé une certaine jubilation à corriger les « erreurs » d’Allegro et, à ma connaissance, plusieurs personnes ont pris la défense des travaux d’Allegro, mais c’était trop tard. De plus, une émission télévisée à la BBC parlant des travaux d’Allegro fut sans cesse reportée et ne fut diffusée qu’en été à une heure de faible audience. Enfin, comme le reconnaissent Baigent et Leigh, Allegro, déçu par le monde scientifique, courut à sa propre perte en publiant un livre intitulé The Sacred Mushroom and the Cross. Ce livre fit scandale ; il niait l’authenticité de l’existence historique de Jésus, qui ne serait qu’une simple image surgie dans le psychisme sous l’influence d’une drogue hallucinogène, la psilocybine, ingrédient actif de champignons hallucinogènes. Quatorze éminents savants britanniques condamnèrent le livre dans une lettre au London Times. L’éditeur présenta ses excuses pour l’avoir publié. Si les idées d’Allegro n’eurent pas gain de cause, il ne subit cependant aucune intimidation et ne fut point réduit au silence.

Un nouveau regard sur la Bible et le christianisme primitif

Nombre d’autres chercheurs se sont écartés des thèses de l’équipe régnante. Barbara Thiering, de l’université de Sydney, en Australie, soutient que le Maître de Justice, figure dominante des textes de Qumrân, est Jean-Baptiste et que Jésus est le Prêtre Impie. Pour J. L. Teicher, de l’université de Cambridge, Paul est le Prêtre Impie. Otto Betz, de l’université de Tà¼bingen, suggère que Jean-Baptiste vécut à Qumrân. Norman Golb, de l’université de Chicago, soutient que la bibliothèque de Qumrân provenait en réalité de Jérusalem et représente les concepts du judaïsme prédominant. Selon Lawrence Schiffman, de l’université de New York, les doctrines fondamentales de la secte de Qumrân ne sont pas de caractère essénien, elles sont sadducéennes. Jose O’Callaghan affirme que des fragments de l’évangile de Marc, ainsi que des Actes des Apôtres et de l’Epître aux Romains de Paul, ont été retrouvés parmi les textes d’une des grottes de Qumrân. Quelle est donc cette voix indépendante qui défie l’autorité des représentants du Vatican en avançant que des documents de cette époque du christianisme ont été découverts à Qumrân ? Celle d’un Jésuite espagnol ! Ces catholiques – tels North, Fitzmyer et O’Callaghan – feraient bien de se ressaisir s’ils veulent étouffer les idées non orthodoxes, en particulier celles qui voient un lien entre les documents de Qumrân et le Nouveau Testament. Pour comble d’avanie, O’Callaghan publie ses idées dans des revues catholiques comme Biblica et Civita cattolica.

Personne ne peut refuser la parole à tous ces chercheurs dissidents. Ils se voient peut-être refuser une tribune à des assemblées privées contrôlées par l’équipe éditoriale. Mais leurs idées sont largement diffusées dans des publications parallèles.

En effet, Baigent et Leigh adoptent eux-mêmes les idées d’un chercheur indépendant, Robert Eisenman, qui s’oppose énergiquement à celles de l’équipe éditoriale. D’après ce dernier- ainsi que Baigent et Leigh -, le chef de Qumrân surnommé le Maître de Justice est en réalité Jacques le Juste, mentionné dans le Nouveau Testament comme le frère de Jésus. Pour Eisenman, Jacques était le chef des Zélotes, secte juive militante qui joua un rôle majeur dans la Première Grande Révolte Juive contre Rome (66-70 apr. J.-C.), tragiquement terminée par l’incendie de Jérusalem et la destruction du Temple. Les adeptes de la communauté de Qumrân étaient des Zélotes et non des Esséniens, soutient Eisenman. En tant que Zélotes, ils étaient les héritiers d’une longue lignée de juifs sadocides – fondée par Esdras, perpétuée par Judas Maccabée, Jean-Baptiste, Jésus et finalement Jacques, frère de Jésus. Dans ce scénario, Paul était l’ennemi juré de Jacques. C’est Paul qui fit de Jésus un Homme-Dieu. Paul est  » le Menteur » des textes de Qumrân, l’adversaire du Maître de Justice. Paul, toujours d’après Eisenman, vécut trois ans à Qumrân. Le second adversaire du Maître de Justice, le Prêtre Impie, est – selon cette thèse – Ananie, le grand-prêtre de Jérusalem. Ananie s’arrangea pour faire mettre à mort Jacques, événement relaté dans le Nouveau Testament où, toujours d’après Eisenman, le nom d’Etienne a été substitué à celui de Jacques. C’est alors, dit Eisenman, que la Judée se révolta. Ce fut le commencement de la Première Grande Révolte juive contre Rome. Les Romains envoyèrent un corps expéditionnaire sous le commandement de Titus et Jérusalem fut détruite. Paul l’emporta en créant sa secte chrétienne en terre païenne. L’histoire de Jacques, véritable chef de la communauté des Juifs évangélisés, fut étouffée, jusqu’à ce que l’interprétation des manuscrits de la mer Morte par Eisenman la ressuscite. A vrai dire, les recherches d’Eisenman ont révélé la simplicité fondamentale de ce qui semblait auparavant une situation d’une rebutante complexité (sans omettre sa suggestion qu’en fait, Paul était peut-être un agent secret de Rome). Comme le déclarent Baigent et Leigh vers la fin de leur livre de deux cent soixante-six pages consacré en grande partie aux idées d’Eisenman : « Il serait impossible, dans le cadre de notre propre ouvrage, de rendre adéquatement justice au poids de preuves réunies par Eisenman ». Baigent et Leigh déclarent qu’une « phalange croissante de partisans se rassemble autour de Robert Eisenman, et que des savants influents et éminents sont de plus en plus nombreux à adopter sa cause ». A ma connaissance, un seul savant a exprimé par écrit son accord avec le scénario d’Eisenman. Mais que ses idées l’emportent ou non, là n’est pas la question. L’important, c’est qu’elles soient libres de se frayer un chemin sur l’agora des idées. Elles ont été présentées à ses collègues du monde érudit et au public. Le premier livre dans lequel il expose ses arguments (Maccabées, Zadokites, Christians and Qumran) a été publié par les prestigieuses éditions scientifiques E. J. Brill de Leyde en 1983. Son deuxième ouvrage (James the Just in the Hahakkuk Pesher) a été publié en 1985 par – attention, êtes-vous assis ? Comme disait mon grand-père – par l’une des propres éditions du Vatican, Tipographia Gregoriana! (Il fut plus tard révisé et édité par Brill.) A l’instar des pères North, Fitzmyer et O’Callaghan, les éditions vaticanes n’ont apparemment pas reçu le mot d’ordre sur ce qui était doctrine casher ou ne l’était pas. Sinon, pourquoi des éditions vaticanes auraient-elles publié Eisenman ? Bref, de nos jours, il est difficile d’étouffer les idées.

En outre, l’équipe a certainement choisi un curieux principe pour faire valoir la pureté doctrinale : une datation des rouleaux à une époque très ancienne. L’équipe fait remonter les rouleaux à une période située environ entre 250 av. J.-C. et 68 apr. J.-C., année où, selon l’interprétation des témoignages archéologiques donnée par de Vaux, les troupes romaines détruisirent la localité de Qumrân. Cette datation lointaine, d’après l’accusation portée contre les éditeurs de l’équipe, dissocierait les manuscrits et le christianisme. Vraiment ? Elle coïncide pourtant avec la vie de Jésus sur terre. Si, par exemple, une naissance d’une vierge-mère se trouvait attestée dans un texte de Qumrân datant du Ier ou du IIe siècle av. J.-C. au lieu du Ier s. ou IIe siècle apr. J.-C., cette différence aurait-elle une grande importance en ce qui concerne son potentiel destructeur pour la doctrine chrétienne ? Ces réflexions nous mènent à une autre perle de l’argumentation de Baigent et Leigh. Ils présument que quelque chose, dans ces mystérieux manuscrits anciens, pourrait gravement saper la doctrine ou la foi chrétienne. Quoi donc ? Il est facile de l’imaginer.

Supposons qu’un texte rapporte une naissance d’une vierge qui aurait enfanté. Et alors ? Nous savons déjà que des récits de naissance d’une vierge-mère circulaient à cette époque. La Parthénon de la mythologie grecque, par exemple, comme l’Artémis des Ephésiens était une déesse mère, et le christianisme s’est inspiré de toutes sortes de mythe répandu dans tout l’empire romain. Pourtant, la foi juive ou la foi chrétienne n’ont pas plus été sapées par les affirmations d’archéologues annonçant qu’aucune ville de Jéricho n’existait à l’époque où Josué est censé en avoir fait sept fois le tour avec son armée avant que ses murs ne s’effondrent.

Allegro écrivit un jour à Strugnell : « Le temps que j’achève [mes travaux], il ne vous restera plus aucune Eglise à laquelle adhérer. » De toute évidence, Allegro sous-estimait les ressorts secrets de l’Eglise pour subjuguer les foules. Baigent et Leigh suggèrent que les rouleaux pourraient contenir « quelque chose de compromettant, quelque chose de menaçant pour les traditions établies, peut-être même qu’ils les réfutent « . Ils dépeignent de Vaux et ses collègues comme [des hommes] craignant qu’une révélation dans les rouleaux  » ne soit susceptible de démolir l’édifice tout entier de l’enseignement et de la foi du christianisme « . Ceci parce que, selon les deux auteurs, « on a cru jusqu’à présent que les enseignements de Jésus étaient uniques ». Eh bien, non.
L’érudition moderne a mis en lumière les correspondances existant entre l’enseignement de Jésus et d’autres mouvements sociaux et idéologiques de cette époque. Ainsi, sa symbiose particulière avec les idées esséniennes était réelle. Tous les savants s’accordent pour dire que les documents de Qumrân sont d’une extrême importance pour notre intelligence du christianisme primitif. Ces textes ont apporté une nouvelle dimension à notre compréhension de ses origines : des dizaines de livres et des centaines d’articles ont été écrits sur le lien possible entre les textes de Qumrân et le Nouveau Testament. L’une des conclusions majeures de cette vaste recherche est que la doctrine primitive du christianisme et ses systèmes de croyance n’étaient pas d’une source unique. Au chapitre 14, de quelques décennies consacrées à étudier l’incidence des textes de Qumran sur notre compréhension du christianisme primitif, James VanderKam tire deux conclusions principales :

1) L’Eglise primitive, dans une bien plus large mesure qu’on ne le supposait auparavant, a poussé dans la glèbe juive, en particulier, chez les Esséniens.

2) Parmi les croyances et pratiques de l’Eglise primitive, un grand nombre étaient exclusivement esséniennes.
Aucune résonance générale dans les milieux catholiques, rien n’a filtré de ces conclusions ou à la publication de telles preuves! Et pourtant, seraient-ce là les conclusions destructrices que la conspiration du Vatican est censée empêcher de se dégager – ou du moins de parvenir au grand jour ?
Baigent et Leigh citent un passage d’un texte de Qumrân encore inédit mentionnant un personnage qui sera appelé « Fils du Très-Haut » et « Fils de Dieu », des noms que l’on retrouve, attribués à Jésus, aux versets 1,32-35 de Luc. C’est une « découverte extraordinaire », disent-ils. Mais les Religieux contrôlent les informations et récupèrent tout à leur profit.

Paru récemment, un article révèle qu’un texte de Qumrân contenait des béatitudes préfigurant à bien des égards les béatitudes du Sermon sur la montagne. L’auteur? Le père Emile Puech, un Jésuite de l’Ecole biblique chargé de la traduction des manuscrits.

Baigent et Leigh accusent l’équipe d’éditeurs de « dissimuler laborieusement » les liens qui existent entre des textes de Qumrân et des événements du Nouveau Testament. Or, on sait bien que les implications des textes de Qumrân pour les études néotestamentaires ont fait l’objet de vastes débats aboutissant à ce résultat : certains concepts et certaines doctrines auparavant considérés comme exclusivement chrétiens ne sont plus aujourd’hui compris comme tels.

Toutefois, une énigme demeure : pourquoi les chercheurs qui détiennent le contrôle des textes ont-ils insisté pour en tenir secrets un si grand nombre ? La réponse que Baigent et Leigh voudraient nous faire deviner est évidente. L’explication est, fort prosaïque: c’est pour un mobile secret qui anime toute la Curie Romaine: protéger le pouvoir religieux. Ils étaient les membres soumis et obéissants de ce qu’on appelle l’Eglise. Ils avaient autorité sur l’ensemble d’une discipline. C’étaient eux les spécialistes. C’étaient leurs noms que l’histoire transmettrait à la postérité comme ceux des auteurs des éditions princeps. C’étaient eux qui pouvaient conquérir des étudiants en doctorat en leur faisant miroiter un manuscrit de la mer Morte inédit à publier pour leur thèse. Plus récemment, un autre facteur a joué : la pure opiniâtreté. Les éditeurs des manuscrits ne répondent à personne. Ils ne connaissent d’autres lois que les leurs. Ils s’offusquent des pressions que leur ont fait subir des étrangers – en outre, non simplement des savants extérieurs, mais des amateurs aux connaissances sommaires, tels le directeur de publication de la Biblical Archaeology Review et des hommes de la grande presse. Réaction de ces éditeurs : ils se braquent. Et disent qu’on ne leur marchera pas sur les pieds. Voilà les motifs qui se cachent derrière le refus d’accorder le libre accès aux rouleaux non publiés, en plus d’une conspiration ourdie par le Vatican, et l’attitude auprès des Israéliens le montre bien. Tout en ayant dernièrement affirmé leur autorité sur les rouleaux, ils acquiescent au monopole exercé par les éditeurs de l’équipe – à condition toutefois que cette dernière soit élargie, ce qui fut fait, afin d’inclure des Israéliens. Assurément, les Israéliens peuvent faire partie d’une conspiration dirigée par le Vatican car d’éminents savants israéliens participent au consensus officiel. Baigent et Leigh expliquent comment l’idée de se joindre à une conspiration dont le but est de sauvegarder la pureté de la doctrine chrétienne a pu séduire les Israéliens.

25 décembre 2001 : Après 54 ans d’attente, les manuscrits de la mer Morte sont enfin édités !

Les éditions Oxford University Press viennent d’annoncer aux Etats-Unis la publication des derniers volumes des manuscrits de la mer Morte. Découverts en 1947, mais écrits entre 250 avant J.-C. et 68 après, ces textes sont, malgré les demandes répétées des spécialistes de la Bible, restés longtemps monopolisés par une minorité de chercheurs. Aujourd’hui publiés, ils éclairent le judaïsme et le christianisme d’un jour nouveau.

« L’ensemble des trente-neuf volumes, présentés sous le titre général de Discoveries in the Judaean Desert, sera complet en janvier 2002, avec la sortie du dernier volume comprenant l’introduction et un index. » (Le Monde)

Cette annonce, faite par le père Emmanuel Tov, professeur à l’Université hébraïque de Jérusalem et responsable de la publication, peut paraître anodine. Pourtant, elle clôt une longue saga archéologique entamée en 1955 avec la publication du premier volume de ces manuscrits écrits pour l’essentiel en hébreu entre 250 avant J.-C. et 68 après J.-C. Les péripéties et les lenteurs qui ont émaillé ces travaux de lecture et de transcription pendant quarante-six ans ont été qualifiées par Geza Vermès, professeur à l’université d’Oxford, de « scandale académique par excellence du XXe siècle« .

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« UN TRES GRAND MOMENT » (Le Monde).

« Pour les philologues et les historiens qui travaillent sur ces manuscrits, c’est l’achèvement d’une très grande entreprise et un très grand moment. Avec cette collection maintenant disponible, le temps des synthèses est enfin arrivé », souligne Francis Schmidt, directeur d’études à l’Ecole pratique des hautes études et spécialiste de l’histoire du judaïsme à l’époque hellénistique et romaine.
« Nous entrons désormais dans une période nouvelle d’exploitation et de comparaison des documents, qui demandera sans doute plusieurs décennies de travail », précise en connaisseur Marc Philonenko, membre de l’Institut et doyen honoraire de la faculté de théologie protestante de Strasbourg.

 

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