L’EDUCATION NATIONALE, CREUSET DE LA PENSEE UNIQUE

La nouvelle loi sur le contrôle de l’obligation scolaire prétend éradiquer toute alternative à  l’école républicaine.
Voici trois ans, l’Assemblée nationale adoptait une nouvelle législation visant à  renforcer le contrôle de l’obligation scolaire, sous le prétexte de « mettre les enfants à  l’abri des sectes ». Aujourd’hui, ces mesures font apparaître leur véritable ambition, qui vise l’éradication de toute alternative à  l’école républicaine et la mise au pas de ceux qui souhaitent une formation plus épanouissante pour leurs enfants.
« Comportement sectaire ».
A l’époque, le Ministère de l’Education estimait à  0,3% la proportion d’enfants instruits à  domicile ou dans des établissements hors-contrat et affirmait que ces familles étaient devenues les paravents de la menace occulte des « sectes ». Il avança méme que 1034 enfants (sic) étaient instruits « au sein d’une famille sectaire », que 3600 élèves fréquentaient des établissements « soupçonnés d’entretenir des liens avec une secte » et que près de 950 élèves suivaient leur scolarité à  distance pour des raisons religieuses « recouvrant en réalité des comportements sectaires » .
Les nouvelles dispositions légales introduisirent un délit criminel (nouvel art. 227-17-1 du Code pénal) pour réprimer les manquements à  l’obligation scolaire. Depuis, les parents instructeurs ou les directeurs d’écoles parallèles qui ne répondent pas aux normes fixées par l’Education nationale et refusent de réintégrer les enfants dans le système scolaire sont passibles de six mois de prison et de 50000 francs d’amende.

Dans l’intervalle, tous les services de l’Etat ont été informés que les alternatives éducatives – et en particulier l’instruction dans la famille – font partie des « indices de comportement sectaire ». Dès lors, les familles qui veulent se prévaloir de la liberté d’instruction – pourtant garantie par plus de dix textes internationaux ratifiés par la France – doivent accepter de subir une enquéte sociale approfondie, diligentée par le Maire à  leur domicile et renouvelée tous les deux ans. Une directive officielle précise méme que la scolarisation dans la famille « doit revétir un caractère exceptionnel », ce qui vide de son sens l’existence méme d’une liberté.


Mobbing.
Dans ce contexte, les pratiques d’intimidation deviennent monnaie courante. Une mère de la Marne explique comment l’assistante sociale chercha à  recueillir des preuves de « sectarisme » au cours de l’entretien obligatoire au domicile: « Elle a posé ces questions visant à  prouver que nous étions une famille qui séquestrait notre fille: Sort-elle? A-t-elle des amies? Que mange-t-elle? Est-elle vaccinée? Qu’avez-vous au 1er étage (en regardant le plafond, se demandant visiblement si nous n’aurions pas une « chambre de torture »)? Elle est méme allée jusqu’à  demander si ma fille était réglée! »

Certaines familles ont été menacées de suppression d’allocations familiales ou de signalement au Procureur dès lors qu’elles souhaitaient déscolariser un enfant en cours d’année, pour l’instruire à  la maison. Des mesures éducatives ont également été prescrites, suite à  la saisine du juge des enfants. Les familles doivent à  chaque fois insister sur leurs droits.

Lors des contrôles d’instruction, plusieurs parents témoignent d’une pression psychologique destinée à  forcer la réintégration scolaire. L’intimidation est parfois directement exercée sur l’enfant, en l’absence de son représentant légal. La pédagogie choisie par les parents n’est que rarement prise en compte, bien que la loi impose de respecter leurs choix éducatifs dans l’évaluation de l’instruction dont bénéficie l’enfant.


La peur du contrôle.

De leur côté, les Inspecteurs départementaux appliquent à  la lettre le texte de la loi, qui permet d’imposer à  l’enfant une mesure de réintégration scolaire après deux contrôles d’instruction jugés insuffisants. Les familles sont toujours dans la crainte de « rater » le contrôle, ce qui – en pratique – rend l’exercice de la liberté d’enseignement impossible. Une mère de l’Ain parle ainsi de ses sentiments face à  l’Inspecteur: « J’ai lu votre lettre en m’accordant le droit de sentir son impact émotionnel. Je puis vous dire qu’il fut, dans le contexte actuel de répression contre toute alternative à  la Voie Unique, impressionnant: après la peur, la colère, la révolte, puis une profonde tristesse. Je vous assure qu’une hiérarchie, insufflant ainsi à  travers toutes ses publications l’air de la domination et de la soumission, engendre ces sentiments. »
Dans plusieurs Académies, la tendance semble étre d’exiger tous les ans – et non pas en fin de scolarité comme le précise la loi – un niveau d’instruction qui est celui des meilleurs élèves instruits par l’Education nationale. Ce qui place les parents instructeurs devant une obligation de réussite à  laquelle l’école publique n’est elle-méme pas soumise. En conséquence, tout manquement au programme officiel peut étre arbitrairement sanctionné. Comme ces contrôles sont effectués oralement, les enfants ne peuvent faire valoir leurs compétences réelles. Ils subissent parfois de véritables interrogatoires et ne trouvent pas, sous la terreur, l’aplomb nécessaire pour répondre.


Soumis à  la question.
Pour piéger l’enfant, certains Inspecteurs utilisent des techniques de manipulation généralement réservées aux prévenus de droit commun. On pose une question apparemment intelligible et précise, mais la réponse attendue se révèle humiliante. Une mère de Seine et Marne, qui a assisté à  l’examen de sa fille de 12 ans portant simultanément sur toutes les matières de l’année, rapporte notamment ce dialogue absurde: «  »Mademoiselle, écrivez-moi le théorème de Pythagore ». L’enfant, l’air surpris, montre l’équation qu’elle vient d’écrire correctement sur sa feuille. Puis: « Mademoiselle, écrivez-moi le théorème de Pythagore ». L’enfant est de plus en plus perplexe. Ne vient-elle pas d’expliquer ce théorème aux Inspecteurs ? A la troisième injonction formulée de façon identique, elle finira, résignée, par écrire en toutes lettres « le théorème de Pythagore » sur sa feuille. »

Lorsque mépris et humiliations se succèdent tout au long de l’entretien, le résultat psychologique est catastrophique. L’enfant, littéralement égaré, finit par perdre ses moyens. Il reste alors aux Inspecteurs à  rédiger leur rapport en sélectionnant quelques morceaux choisis au milieu d’un champ de ruines: « N’a pas compris les consignes », « Ne fait pas la différence entre un côté d’un triangle et la longueur de ce côté » ou encore « 2 est inconnu comme nombre entier positif. »
Réintégrations scolaires.

Dans une lettre au Ministère et à  quelques députés, la famille s’étonne que les travaux apportés par l’enfant n’aient rencontré que du mépris : « Nous avions l’impression d’étre devant un tribunal, présumés coupables de nous occuper de nos enfants. » A la suite de cet unique contrôle, la famille reçoit une mise en demeure de scolariser qui, selon la loi, ne devrait étre prononcée qu’à  la suite d’un second contrôle. Dès l’annonce de cette sanction, la famille intente plusieurs recours en justice et, pour la première fois depuis l’instauration du dispositif, assigne l’Inspecteur d’Académie en référé (lire ci-dessous).
Un autre cas exemplaire concerne une famille allemande établie depuis peu dans les Hautes-Pyrénées. Les parents sont poursuivis au Tribunal correctionnel de Tarbes pour « défaut d’instruction », un crime passible de 2 ans de prison et 200000 francs d’amende, pour avoir refusé d’inscrire leurs enfants à  l’école après une mise en demeure de l’Inspecteur d’Académie. L’enseignement dans la famille, initialement donné en allemand, s’inspire notamment des travaux de Maria Montessori. Mais l’inspecteur exige que les enfants soient testés en français, une langue que ceux-ci maîtrisent mal. Après une enquéte préliminaire de la gendarmerie, puis une convocation au Tribunal, les parents découvrent les résultats du contrôle dans leur dossier judiciaire, communiqués au Procureur et non pas à  la famille. La peine sera prononcée en mars 2002 et tiendra compte notamment de la bienveillance des parents à  l’égard des décisions de l’Académie.


Choisir son mode d’instruction? Quelle idée !

En France, les réticences face au pluralisme scolaire ont une longue histoire. L’Ecole républicaine laïque et obligatoire promue par Jules Ferry avait pour but de fournir aux industries et à  l’armée des hommes disciplinés, suffisamment instruits pour comprendre et exécuter des ordres. Il fallut l’incroyable boucherie de 14-18 pour qu’on vienne à  soupçonner l’école de n’étre qu’un vaste camp d’entraînement à  l’obéissance. Ainsi naquirent presque simultanément les pédagogies dites « nouvelles »: Montessori, Cousinet, Freinet, Steiner, Decroly, Neill, et d’autres, tous attachés à  considérer les enfants comme ayant des rythmes, des besoins propres à  chacun.

Aujourd’hui, contrairement aux apparences, l’enseignement n’est toujours pas décléricalisé, ni démilitarisé. Selon Roger Auffrand, fondateur de la revue Possible consacrée aux alternatives éducatives, « les clergés laïc et religieux se partagent les ouailles, toujours passivement soumises aux dogmes, catéchismes de questions-réponses, épreuves d’intronisation, rites d’excommunication… » Comme un reflet désespéré du conditionnement qu’ils subissent, la tenue des ados – et souvent des plus jeunes – devient de plus en plus spartiate: cheveux rasés, vétements uniformément sombres, et godillots de combat alternant avec les baskets de compétition.
Nombreux à  s’interroger sur la violence engendrée par le système scolaire, les parents qui cherchent une alternative plus humaine font encore le gros dos. Mais pour combien de temps?
Sources  : Motus – Marc-André Cotton

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