Les escaliers et les termites

escaliersMoktar est mort. Nous ne boirons plus l’anisette ensemble, mais nous continuerons à  détruire les termites comme il nous l’a appris.

On ne pensait pas que Moktar nous quitterait un jour. Il était éternel, parce qu’il était éternellement vieux. A 40 ans, il en paraissait 70, et il avait déjà  cette allure de sage intemporel qui ne pouvait plus vieillir, et encore moins mourir.

Moktar était menuisier. Mais il y a bien longtemps qu’il ne touchait plus à  la varlope. Il avait son petit atelier dans le centre ville de Sousse, avec deux ou trois ouvriers qu’il renouvelait chaque fois que l’un d’entre eux prenait son indépendance ou était embauché par l’usine de meubles industriels de Skanès.

Combien a-t-il ainsi formé de jeunes Tunisiens à  l’art du bois ? Lui-méme ne les a sans doute jamais comptés, comme il ne comptait ni le temps ni l’argent. Sa téte était ailleurs. Moktar avait deux préoccupations : les escaliers et les termites.

Les escaliers de bois, c’était sa spécialité. Quand on voulait ajouter un étage à  une demeure, quand on voulait transformer un local en duplex, quand on voulait construire une maison de charme, on appelait le vieux Moktar. Il prenait quelques mesures avec un mètre ruban usé dont lui seul pouvait encore lire les inscriptions, ou il étudiait les plans. Puis il concevait un escalier en le dessinant sur un petit cahier d’écolier.

Et quand il n’avait pas de commandes, Moktar inventait des escaliers pour le plaisir. Quand il visitait un bàtiment quel qu’il soit, toute sa téte projetait des marches de bois et des mains courantes dans l’espace. Ses yeux agiles mesuraient et son front plissé calculait, tandis qu’un sourire sur ses lèvres montrait que le projet gratuit avait trouvé sa solution.
Il a ainsi imaginé des milliers d’escaliers de toutes sortes, s’adaptant aux styles et aux goûts de commanditaires réels ou de mécènes fictifs tout en apportant son inestimable expérience.
Quand il répondait à  une commande, soit il faisait réaliser ses chefs d’oeuvre dans son atelier, soit il donnait le schéma coté au client qui posait alors la question banale : « Combien je te dois ? ». Et Moktar répondait invariablement : « Ce que tu veux. »

De toute façon, personne ne pouvait récompenser « le vieux », comme on l’appelait, pour tout ce qu’il apportait aux gens. L’amour et la science ne se monnaient pas. Moktar m’a donné la passion de l’habitat et du beau ouvrage et ça n’a pas de prix. Mais il m’a donné bien plus que le goût de l’architecture et de la décoration.

Car Moktar était un philosophe. Il pensait, il aimait à  penser, il ne vivait que pour penser. Il ne cessait de penser, de critiquer, de développer des thèses et des antithèses sur tout. Ca le passionnait autant que les escaliers.

« Le vieux » réinventait tout, de Socrate à  Voltaire, d’Averroès à  Kant, de Jules César à  Napoléon Bonaparte. Son bagage scolaire ne dépassait pas l’école primaire « des Français », mais il en avait gardé le goût de l’encrier et de la liberté de penser. Les mots lui manquaient, en français et encore plus en arabe, pour décrire ses raisonnements qui allaient plus vite que sa langue. Il se rattrapait en usant et abusant de paraboles succulentes et bien souvent licencieuses.

J’ai pensé à  Moktar quand j’ai lu le discours du pape qui a choqué les musulmans. Qu’en aurait-il dit ? Je ne le saurai jamais, mais je peux imaginer que le spécialiste des escaliers aurait bu cet exposé jusqu’à  la dernière goutte. Il s’en serait délicatement enivré, comme il aimait jadis à  boire l’anisette à  la terrasse des cafés de Sousse, entre le vieux souk et la ville coloniale.

Je me rappelle de ce ramadan où je l’ai rencontré méditant sur un banc de la corniche. A midi, nous nous demandions où aller déjeuner. Je lui ai proposé d’aller dans un hôtel touristique pour ne pas avoir de problème avec les zélateurs de l’islam. Il m’a répondu qu’il ne fallait pas se coucher devant l’ennemi, et m’a entraîné au Café des Sportifs, évidemment déserté pour cause de jeûne. Le serveur surpris nous a demandé si nous étions musulmans. Moktar lui a répondu que non. C’était l’un des meilleurs repas de ma vie, car « le vieux » avait prononcé en mon nom la profession de foi d’apostasie que je n’avais jamais osé dire. C’était une sorte de baptéme avec Moktar comme parrain, le rosé de Kelibia comme onction et les chansons d’Enrico Macias comme cantiques. J’ai compris ce jour-là  que la parole et le symbole pouvaient étre plus forts que tous les actes.

Hélas, je vous parle d’une Tunisie qui n’existe plus. Aujourd’hui, on ne peut plus boire de l’alcool en pleine rue ou transgresser le ramadan au pays du jasmin. Habib Bourguiba est parti, puis les barbus fascistes et les voilées psychopathes sont apparus en nombre. Moktar les appelait « les termites ». Il savait bien par son métier comment ces petites bestioles rongent les ouvrages d’art en catimini, jusqu’à  détruire le cerveau et « la raison » comme dirait Benoît XVI.

Les termites, c’était l’autre grande passion de Moktar, ou plutôt sa hantise. « Pourquoi l’islam aime tant la mort, alors que la vie est si belle ? », répétait-il pour conclure ses méditations. Autant il m’a appris à  aimer le bel ouvrage que produisent les pensées et les mains des hommes et des femmes, autant il m’a appris à  détester et maudire ceux qui détruisent. Il ne comprenait pas pourquoi on pouvait accepter l’inacceptable et adorer le haïssable, et pourquoi les termites prenaient tant de plaisir à  démolir le dessein et le destin de l’humanité.

L’oeuvre de Moktar n’est pas morte. Elle continue à  vivre par ses escaliers qui seront copiés et reproduits, et par les bouquets d’amour qu’il a fait fleurir dans la téte de ses proches et de ses amis.
Les parasites ne vaincront pas. Nous continuerons à  raser les barbes et à  arracher les tchadors comme au temps de Bourguiba, je te le promets, Moktar, jusqu’à  ce que le dernier termite, le dernier Tariq Ramadan et le dernier Oussama Ben Laden soient empéchés de pourrir les escaliers de la félicité humaine.

H.B.

Honteusement pompé sur : http://www.france-echos.com/editorial.php?cle=10256

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