Les manuscrits de Nag Hammadi

L’histoire commence avec la découverte, en 1945, de la bibliothèque gnostique déterrée à Nag Hammadi, en Egypte. Ces documents avaient été enfouis vers la fin du quatrième siècle,

probablement par quelqu’un qui percevait (à juste titre) que s’ils ne l’étaient pas, ils risquaient d’être détruits par les chasseurs d’hérésies. Le texte le plus célèbre du trésor de Nag Hammadi est l’Evangile de Thomas. Au cours des deux dernières décennies, même si cela a donné lieu à des controverses, il en est venu à être largement reconnu comme un texte d’autorité à peine moins important que celui des quatre évangiles – et peut-être bien plus encore. D’autres éléments de cette collection ont apporté des visions alternatives du christianisme quasi innombrables; bien que seulement quatre d’entre eux portent le titre explicite d’ « Evangile », des douzaines prétendent rapporter les paroles ou les actes de Jésus. Marvin Meyer, chercheur dans le domaine du « Nouveau Testament », décrit la collection de Nag Hammadi de la façon suivante : il s’agit d’une collection « tout aussi précieuse, et même peut-être plus » que les textes du Nouveau Testament.
A l’encontre des manuscrits de la Mer Morte, découverts en Palestine deux ans auparavant, la collection de Nag Hammadi a rapidement été rendue disponible pour le grand public.

Thomas fut traduit en anglais en 1959, et au cours des années suivantes cette œuvre a capté l’attention passionnée des média. Une nouvelle vague d’intérêt suivit dans la fin des années soixante-dix. En effet les textes de Nag Hammadi furent rendus disponibles en traduction dès 1977 : « The Nag Hammadi Library in English », et Elaine Pagels publia son commentaire des évangiles gnostiques, qui eut une grande influence. Depuis les années 70, les chercheurs qui travaillaient sur Jésus et les origines du christianisme ont beaucoup utilisé la collection de Nag Hammadi, de même que d’autres textes analogues tels que l’Evangile de Marie, déjà connu, mais qui venait seulement d’être disponible. A partir de ces textes perdus depuis longtemps, d’innombrables livres de vulgarisation et reportages dans les média brossèrent une image des origines du christianisme bien différente de la vision classique, et présentèrent les évangiles cachés comme les précieux vestiges d’un pan complètement disparu du christianisme ancien. Les Evangiles supprimés indiquent la présence de courants marginaux oubliés au sein du mouvement étonnamment divers autour de Jésus. Pour Elaine Pagels, c’est peut-être le Gnosticisme, constitué des disciples de la gnose ou connaissance spirituelle qui fut la plus importante de ces premières traditions enfouies. Actives principalement au cours des deuxième et troisième siècles, leurs idées imprégnèrent les écrits de Nag Hammadi. D’après son compte-rendu plein de talent, le gnosticisme, à la fois pertinent et moderne, aurait pu, sans les circonstances historiques, occuper une place plus glorieuse. Ce fut un mouvement oublié de mystiques libres de tout dogme, qui suivirent Jésus dans son rejet des institutions et de la hiérarchie. Les gnostiques pratiquaient  » l’égalité d’accès, de participation et d’ouverture à la connaissance », au point qu’ils distribuaient les fonctions cléricales à beaucoup au cours de leurs cérémonies. Comme d’autres soi-disant hérésies, le gnosticisme accorda aux femmes un statut bien plus élevé que l’orthodoxie en place. La spiritualité gnostique rejoint aisément les vues de la psychothérapie moderne. Les « hérétiques » croyaient que les conflits et actions dramatiques décrits dans la vision du monde liée au christianisme avaient lieu dans l’esprit du candidat. Les auteurs gnostiques étaient subjectifs et intuitifs. Ils « considéraient l’invention et la créativité originales comme la marque distinctive de quiconque devenait spirituellement vivant ». Implicitement, on comprend que le Jésus historique se serait senti beaucoup plus à l’aise dans ces cercles que dans l’église lourde et autoritaire qui prétendait parler en son nom. La datation très ancienne de ces écrits perdus donne aux gnostiques et assimilés la possibilité de se situer comme une forme authentique de christianisme des origines, et qui sait, peut-être même bien sa seule vraie voix.

A part l’évident attrait pour les femmes, le nouveau portrait du gnosticisme est profondément séduisant pour les chercheurs modernes, cette vaste mouvance intéressée par la spiritualité mais qui refuse les pièges de la religion et du dogme organisés. Pour un tel public, des textes comme celui de Thomas sont d’un attrait particulier. On y trouve un ton individualiste, un portrait de Jésus plutôt maître de sagesse que Rédempteur ou Sauveur céleste. Les lecteurs modernes sont intéressés par la présentation de l’œuvre, quête mystique, en tant que retour à l’innocence primitive, idée qui rappelle la quête psychologique de l’enfance intérieure. En dehors de la valeur historique de l’œuvre, la lecture de Thomas peut sans aucun doute sous-tendre la méditation et la vision intérieure, et justifier tout autant diverses formes de spiritualité contemporaine. Tout aussi captivant pour les croyants modernes, le Jésus des évangiles cachés a bien des points communs avec les traditions spirituelles de l’Asie. Ce concept facilite beaucoup le dialogue avec les autres grandes religions mondiales, et affaiblit toute prétention chrétienne à la détention exclusive de la Révélation divine. Elaine Pagels écrit : « il suffit d’écouter les paroles de l’Evangile de Thomas pour percevoir à quel point il entre en résonance avec la tradition bouddhiste …ces anciens évangiles tendent à montrer un chemin au-delà de la foi vers une recherche solitaire de la compréhension, ou gnose. » Elle pose la question : « Un tel enseignement – l’identité de l’humain -divin, l’intérêt porté à l’illusion et à l’illumination, le fondateur présenté non comme Seigneur mais comme guide spirituel – tout cela ne rend-il pas un son plus oriental qu’occidental? » Elle suggère que nous pourrions voir une influence explicitement indienne chez Thomas, peut-être par l’intermédiaire des communautés chrétiennes en Inde du Sud, appelés les  » Chrétiens de Thomas « . Les déclarations de Jésus ont même quelque chose qui évoque les koans du Zen. Qu’il s’agisse d’une coïncidence ou non, le mouvement autour de Jésus se fit initialement connaître comme la Voie, terme descriptif identique à celui utilisé par les autres grandes religions et systèmes philosophiques, y compris le Bouddhisme et le Taoïsme. Jésus devient ainsi bien plus sympathique aux sensibilités modernes aussi bien sur le plan du multiculturalisme que de l’ouverture aux deux sexes.
Quelques extraits de l’Evangile de Thomas :

Voici les paroles cachées que Jésus le Vivant a dites et qu’a transcrites Didyme Jude Thomas.

Et il a dit:  » Celui qui parvient à l’interprétation de ces paroles ne goûtera point la mort !  »

  1. Jésus dit:  » Que celui qui cherche ne cesse point de chercher jusqu’à ce qu’il trouve: lorsqu’il trouvera, il sera ému; et lorsqu’il sera ému, il admirera, et il régnera sur l’univers ! « 
  2. Jésus dit:  » Si ceux qui vous entraînent vous disent:  » Voici, le Royaume est dans le ciel ! « – alors, les oiseaux du ciel y seront avant vous. S’ils vous disent:  » Il est dans la mer ! « – alors, les poissons y seront avant vous. Mais le Royaume est au-dedans de vous et il est au-dehors de vous ! « 

  3.  » Lorsque vous vous connaîtrez, alors on vous connaîtra, et vous saurez que c’est vous les fils du Père qui est vivant. Mais si vous ne vous connaissez point, alors vous serez dans un dénuement, et c’est vous [qui serez] le dénuement ! « 

  4. Jésus dit:  » Que le vieillard chargé de jours ne tarde pas à interroger le petit enfant de sept jours sur le Lieu de la Vie, et il vivra ! Car il apparaîtra que beaucoup de premiers seront derniers, et ils deviendront un [seul] ! « 

  5. Jésus dit:  » Connais ce qui est en face de ton visage, et ce qui t’est caché se révélera à toi. Car rien de caché ne manquera d’être révélé ! « 

  6. Ses disciples l’interrogèrent; ils lui dirent:  » Tu veux que nous jeûnions ? Quelle est la manière dont nous prierons, dont nous ferons l’aumône, et quelle façon de se nourrir respecterons-nous ?  » Jésus dit:  » Ne dites point de mensonge et, ce que vous avez en haine, ne le faites point: car toutes ces choses sont manifestes à la face du ciel; rien de ce qui est caché ne manquera d’être révélé et rien de ce qui est dissimulé ne tardera à être publié ! « 

  7. Jésus dit:  » Bienheureux est ce lion que l’homme mangera en sorte que le lion devienne homme. Mais maudit est l’homme que le lion mangera en sorte que le lion devienne homme ! « 

  8. Puis il dit que:  » L’homme est pareil à un sage pêcheur qui a jeté son filet dans la mer. Il l’a remonté de la mer plein de petits poissons au milieu desquels ce sage pêcheur a trouvé un poisson grand et excellent. Il a rejeté tous les petits poissons dans la mer; sans hésiter il a choisi le grand poisson. Que celui qui a des oreilles pour entendre entende ! « 

  9. Jésus dit:  » Voici; le semeur est sorti. Il a empli sa main et il a jeté. [Des grains,] les uns sont tombés sur la route: les oiseaux sont venus et les ont recueillis. D’autres sont tombés sur le roc: ils n’ont point trouvé à s’enraciner dans la terre et n’ont point produit d’épis vers le haut. D’autres sont tombés sur les épines: [elles] ont étouffé la graine, et le ver a mangé ces [semences]. D’autres sont tombés sur la bonne terre et cette [portion] a fait monter un fruit excellent: elle a donné jusqu’à soixante par mesure, et [même] cent vingt par mesure ! « 

  10. Jésus dit:  » J’ai jeté un feu sur I univers, et voici je veille sur lui jusqu’à ce qu’il embrase ! « 

Extraits de l’Evangile de Marie (Magdeleine) :

(Note : les pages de 1 à 6 n’ont jamais été retrouvées)

 » Qu’est-ce que la matière ? Durera-t-elle toujours ?  » Le Maître ( * jésus donc ) répondit:  » Tout ce qui est né, tout ce qui est crée, tous les éléments de la nature sont imbriqués et unis entre eux. Tout ce qui est composé sera décomposé ; tout reviendra à ses racines ; la matière retournera aux origines de la matière. Que celui qui a des oreilles pour entendre entende.  »


Pierre lui dit:  » Puisque Tu te fais l’interprète des éléments et des événements du monde, dis-nous: Qu’est-ce que le péché du monde ?  » Le Maître dit:  » Il n’y a pas de péché. C’est vous qui faites exister le péché lorsque vous agissez conformément aux habitudes de votre nature adultère là est le pêché. Voilà pourquoi le Bien est venu parmi vous ; Il a participé aux éléments de votre nature afin de l’unir de nouveau à ses racines.  »
Il continua et dit :  » Voici pourquoi vous êtes malades et pourquoi vous mourrez, c’est la conséquence de vos actes ; vous faites ce qui vous éloigne… Comprenne qui pourra !  »
[PAGE 8]
 » L’attachement à la matière engendre une passion contre nature. Le trouble naît alors dans tout le corps; c’est pourquoi je vous dis : «Soyez en harmonie…» Si vous êtes déréglés, inspirez-vous des représentations de votre vraie nature. Que celui qui a des oreilles pour entendre entende.  »

Après avoir dit cela, le Bienheureux les salua tous en disant :  » Paix à vous, que ma Paix naisse et s’accomplisse en vous ! Veillez à ce que personne ne vous égare en disant : «Le voici, Le voilà .» Car c’est à l’intérieur de vous qu’est le Fils de l’Homme; allez à Lui: ceux qui Le cherchent Le trouvent En marche ! Annoncez l’Evangile du Royaume.  »
[PAGE 9]
 » N’imposez aucune règle, hormis celle dont je fus le Témoin. N’ajoutez pas de lois à celles de celui qui a donné la Loi, afin de ne pas en devenir les esclaves.  » Ayant dit cela, Il partit.

Les disciples étaient dans la peine; ils versèrent bien des larmes, disant:  » Comment se rendre chez les païens et annoncer l’Evangile du Royaume du Fils de l’Homme ? Ils ne l’ont pas épargné, comment nous épargneraient-ils ?  »

Alors, Marie se leva, elle les embrassa tous et dit à ses frères:  » Ne soyez pas dans la peine et le doute, car Sa Grâce vous accompagnera et vous protégera: louons plutôt Sa grandeur, car Il nous a préparés. Il nous appelle à devenir pleinement des êtres humains.  » Par ces paroles, Marie tourna leurs cœurs vers le Bien ; ils s’éclairèrent aux paroles du Maître.
[PAGE 10]

Pierre dit à Marie:  » Sœur, nous savons que le Maître t’a aimée différemment des autres femmes. Dis-nous les paroles qu’Il t’a dites, dont tu te souviens et dont nous n’avons pas la connaissance…  »
Marie leur dit :  » Ce qui ne vous a pas été donné d’entendre, je vais vous l’annoncer: j’ai eu une vision du Maître, et je Lui ai dit: «Seigneur, je Te vois aujourd’hui dans cette apparition.» II répondit : S «Bienheureuse, toi qui ne te troubles pas à ma vue. Là où est l’intellect, là est le trésor.» Alors, je Lui dis: «Seigneur, dans l’instant, celui qui contemple Ton apparition, est-ce par l’âme qu’il voit ? Ou par l’esprit ?» Le Maître répondit: Ni par l’âme ni par l’esprit ; mais l’intellect étant entre les deux, c’est lui qui voit et c’est lui qui […]»

(Les quatre pages suivantes semblent manquer.)

….
La question la plus délicate repose plutôt sur l’intégration ou non de ces documents à la doctrine officielle. Thomas a-t-il une place dans le Nouveau Testament à côté de Marc, Luc, Mathieu et Jean en tant que  »cinquième Evangile » ?

Il faut alors distinguer la préoccupation purement historique de l’intérêt théologique d’un tel document. La doctrine repose en effet sur un témoignage. Au moment même où la chrétienté décidait d’établir une doctrine et une organisation officielle, le conseil de Nicée avait déjà choisi de ne pas l’intégrer à son enseignement.

Peu copié et parvenu jusqu’à nous sur un unique exemplaire, nous savons par ailleurs qu’il n’avait déjà pas touché un large public et prenait un caractère plutôt confidentiel et ésotérique. Aujourd’hui, la question divise toujours la communauté scientifique alors que l’Eglise se refuse complètement à le prendre en considération.

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