Quand la grippe aviaire frappera…

Epidémie

17/01/2007 – © Le Point

Pour se protéger d’une grave épidémie, la société doit employer les grands moyens, avec un seul objectif : la sauvegarde du groupe, parfois au détriment de l’individu.

S i une épidémie de grippe aviaire venait à ravager la France, préparez-vous à quelques surprises. En particulier de la part des autorités médicales et sanitaires, auprès desquelles vous auriez pourtant, dans la panique, le réflexe de vous réfugier. Oui, car, en cas de pandémie, « les professionnels de la santé seront amenés à protéger le groupe plus que l’individu », selon la formule inquiétante du docteur Xavier Emmanuelli, anesthésiste-réanimateur et président du Samu social.

En temps normal, la règle veut qu’on s’occupe classiquement en priorité des malades les plus atteints, des patients les plus fragiles ou de ceux qui sont arrivés les premiers dans la salle d’attente. Face à une pandémie capable d’atteindre une grande partie du globe, tout est différent. Les malades seront, certes, sélectionnés en fonction de leurs chances de s’en sortir mais, à gravité égale, il faudra bien faire intervenir d’autres critères, car on ne pourra pas soigner tout le monde. Les spécialistes devront alors appliquer ce qu’on appelle le « principe d’efficacité et de performance ». Un euphémisme qui masque une véritable tragédie morale : il faudra sauver en priorité les vies les plus « utiles ». Comme celles des professionnels indispensables au fonctionnement de la société. Autrement dit, si vous êtes un adulte jeune, que vous avez des diplômes, un métier et des enfants, on s’occupera mieux de vous que si vous êtes une personne âgée, un enfant ou un chômeur… On n’aimerait pas être à la place du médecin qui devra, devant une foule se pressant dans le hall de son hôpital, indiquer les personnes qui pourront avoir accès aux lits de réanimation et celles qu’on enverra dans un centre de quarantaine, même si elles ont manifestement besoin de soins hospitaliers intensifs. Comme le dit Xavier Emmanuelli, « le triage n’est pas éthique »… Et pourtant ce sera bel et bien, face à une pandémie, la mission des personnels de santé et des autorités sanitaires.

Définir les priorités. c’est pour réfléchir à tous les problèmes qui ne manqueront pas de se poser si une épidémie déferlait en France que le ministère de la santé organise, vendredi 15 septembre, un colloque national intitulé « Ethique et pandémie grippale ». Des experts y discuteront de la restriction des libertés individuelles en cas d’épidémie, de la mobilisation de la recherche ou encore de l’attitude envers le monde animal.Et bien sûr des méthodes de traitement. De ce côté, il faudra probablement gérer la pénurie. Car même si le ministère de la santé a pris le soin de constituer des stocks importants de médicaments antiviraux, il n’y en aura pas pour tout le monde. Faudra-t-il les réserver strictement aux malades ou en prescrire « à titre préventif » aux personnes les plus exposées ? « Notre grand principe d’équité, qui implique la répartition des biens disponibles entre tous, correspond à l’éthique, mais il est peu performant en temps de crise et sans intérêt pour la collectivité », estime le professeur Bernard Régnier, chef du service de réanimation médicale et infectieuse au CHU Bichat-Claude-Bernard, à Paris.

Il faudra aussi définir des priorités pour les vaccins. Et les imposer dès que les premiers produits adaptés arriveront sur le marché, soit après quatre à six mois d’attente ! Les tentatives de passe-droit et les pressions en tout genre vont alors se multiplier. Tous les experts qui réfléchissent aux conséquences d’une épidémie grippale sévère – et notamment le professeur Didier Houssin, directeur général de la santé et délégué interministériel à la lutte contre la grippe aviaire – sont conscients du travail qu’il reste à fournir pour espérer que ces principes soient socialement acceptés et respectés. Cela suppose une très large participation des responsables politiques et des décideurs, mais aussi de tous les principaux acteurs et des citoyens. D’où le projet de multiplier les réunions d’information et de sensibilisation dans tout le pays, ainsi que de rappeler régulièrement les droits et aussi les devoirs de chacun. Le moment venu, « les professionnels de santé se montreront à la hauteur », Xavier Emmanuelli en est convaincu. Bernard Régnier, lui, en est moins sûr : « On trouve encore de l’abnégation et de l’héroïsme chez les médecins des pays en voie de développement, mais, dans les pays industrialisés, la mentalité a changé , s’inquiète-t-il. Les récentes épidémies de Sras l’ont montré. »

Mais ce sont surtout les réactions du reste de la population, donc de la majorité des Français, qui inquiètent les responsables. Plusieurs types de comportements vont émerger : il y aura les altruistes ou les égoïstes, les incrédules ou les accablés, les obéissants ou les rebelles. Sans que l’on sache à l’avance comment nos proches et nous-mêmes allons nous comporter. Certains sont transcendés par l’imminence du danger et risquent d’en faire trop. « Il faut toujours craindre les bonnes volontés spontanées, les gens qui prennent des initiatives et qui contestent les décisions des autorités sanitaires , dit le docteur Emmanuelli. Franchement, je ne vois pas comment, dans un pays démocratique comme le nôtre, on pourra imposer une nouvelle hiérarchie des priorités, empêcher certains comportements, tout en restant dans l’éthique. Ni qui va garantir cela. »

Manque de repères. Pas facile de se préparer à affronter une épidémie. A fortiori de grippe aviaire, puisque l’on ne connaît pas encore précisément notre futur ennemi (le virus qui aura réussi à passer de l’animal à l’homme puis à se propager d’homme à homme), ni sa dangerosité exacte. « On manque de repères , admet le professeur Régnier. Actuellement, il y a eu moins de 250 cas humains de H5N1 dans le monde, avec une mortalité de l’ordre de 55 à 60 %, bien supérieure à celle de la grippe saisonnière. Mais il est possible que les cas les moins graves n’aient jamais été déclarés. Que des patients aient spontanément guéri. Ce qui fausserait les statistiques. Il est probable aussi que les personnes qui sont décédées dans des régions sous-médicalisées auraient pu survivre si elles avaient bénéficié de soins plus performants. »

D’où cette dernière question, encore plus compliquée : est-il justifié d’investir des sommes énormes en prévention d’une catastrophe qui ne se produira peut-être jamais ? Devant ce dilemme éthico-économique, les experts soupirent : « on nous reprochera toujours d’en avoir fait trop, si rien n’arrive, et pas assez si le scénario noir se produit. » Ils sont décidés à explorer toutes les hypothèses, à affiner toutes les stratégies de lutte, pour que ces dépenses n’aient pas été vaines, quel que soit le nouveau type de crise sanitaire que l’on aura immanquablement, un jour ou l’autre, à surmonter

Le redoutable virus espagnol

L e spectre de la grippe espagnole hante toujours les responsables de santé publique, et il y a de quoi : 1 milliard de personnes contaminées et entre 25 et 40 millions de morts dans le monde (plus de 500 000 en France). Apparue en Chine en 1918, elle a envahi l’Europe et l’Amérique. Certains attribuent son nom au fait que les premiers décès ont été publiés dans la presse espagnole. D’autres au fait que l’une de ses plus illustres victimes a été le roi d’Espagne.

Le virus pouvait se transmettre en une seconde et tuer en une journée. Dans un village corse, il a suffi qu’une famille veuille embrasser une dernière fois un parent décédé de la maladie pour contaminer de nombreux proches venus aux obsèques et toucher finalement 600 personnes. Bilan : 54 morts Anne Jeanblanc

Source : http://www.lepoint.fr/content/societe/article?id=14352

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *