Qu’est-ce qu’un crime de masse?

Je tiens à préciser que cet article n’est pas à lire pour les âmes sensibles. Le titre est suffisant pour comprendre que vous risquer de vous sentir mal dans votre siège. C’est pourquoi, j’ai mis en tout premier, des infos sur cette « auteur » afin de bien faire comprendre que ce n’est pas un amateur qui nous donne sa réflexion.

Qu’est-ce qu’un crime de masse ?

Le cas de l’ex-Yougoslavie
par Jacques Sémelin

  •  Comment comprendre le massacre de populations civiles ?
  • Comment l’analyser du point de vue de la science politique ?

Le chercheur se sent quelque peu démuni, non parce qu’il se trouve confronté à l’analyse du conflit ou de la guerre objets d’étude qui lui sont familiers mais parce qu’il lui faut travailler sur l’horreur. Comme tout un chacun, son premier réflexe est la répulsion.
S’il s’engage pourtant dans une telle recherche, il dispose de peu de travaux sur lesquels s’appuyer

pour info :

Jacques Semelin possède une formation pluridisciplinaire en histoire contemporaine, psychologie sociale et science politique. Il a obtenu son doctorat d’Histoire Contemporaine à la Sorbonne (Paris IV, 1986) et a été Post-Doctoral Fellow à l’université d’Harvard (Centre des Affaires internationales, 1986-1988). Préalablement titulaire d’un DESS de Psychopathologie (Paris V – La Sorbonne), il a exercé en tant que psychologue clinicien.
Après ses études post-doctorales à Harvard, il a rejoint le Centre National de la Recherche Scientifique (C.N.R.S.) en 1990 en tant que chargé de recherche en science politique. De 1991 à 1994, il a été professeur associé à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (E.H.E.S.S.) et a obtenu en 1997 son Habilitation à Diriger des Recherches en science politique à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris où il enseigne actuellement. Son séminaire porte sur l’étude nécessairement pluridisciplinaire des génocides et des crimes de masse au vingtième siècle.
Jacques Semelin est consultant du Centre d’Analyse et de Prévision (C.A.P.) du Ministère français des Affaires étrangères ainsi que du Secrétariat Général à la Défense nationale. Il a aussi été expert auprès de plusieurs musées dont le Mémorial pour la Paix (Caen) et le Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation (Lyon). Il est actuellement membre de l’International Genocide Scholars Association ainsi que du comité international du Journal of Genocide Research (New York). Il est membre du comité de rédaction de la revue d’histoire contemporaine Vingtième Siècle (publication de Sciences Po) et de la revue Alternatives Non-violentes associée à l’Institut de recherche sur la résolution non violente des conflits (I.R.N.C.).

Tentons donc d’abord de délimiter notre objet d’étude:

Il est essentiel de différencier les phénomènes de destruction de populations civiles d’autres formes de violences collectives telles que la guerre ou l’insurrection. à€ cet effet, je suggère l’expression« crime de masse», qui semble la plus adéquate pour désigner de manière assez neutre l’ensemble des cas connus. Celles de« génocide» ou de« crime contre l’humanité» ne peuvent convenir, car leur contenu est plus spécifique, et elles renvoient à l’univers juridique du droit international.
Le crime de masse ne constitue pas une« simple» atteinte aux droits de l’homme par un pouvoir visant une minorité, ni une exploitation économique outrancière :
il se caractérise par la destruction de larges fractions d’une population civile, souvent accompagnée d’atrocités qui, à première vue, semblent ne« servir» à rien.
Pourtant, au-delà de la folie meurtrière des hommes à laquelle on l’attribue souvent, il obéit, on le verra, à une certaine« logique», même si celle-ci peut être qualifiée de délirante.
On ne saurait non plus l’assimiler au crime de guerre. Il ne procède pas de ce« délire du champ de bataille» dont parle l’historien Christopher Browning pour décrire les atrocités commises par des soldats contre d’autres soldats dans la dynamique même du combat : car il résulte d’une politique délibérée visant à assassiner des populations civiles (hommes, femmes et enfants), ce que Frank Chalk et Kurt Jonassohn appellent la « tuerie à sens unique» (one-sided killing)

Par définition, il y a une dissymétrie absolue du rapport de forces. Enfin, il n’implique pas une technologie particulière du meurtre (arme blanche, mitraillette, feu ou gaz…), mais un acte ou
une série d’actes, collectivement organisés, dont le but est de provoquer la mort de groupesentiers d’humains non armés. Exigeant une bonne organisation, le crime de masse est surtout le fait des états. Bien entendu, des groupes privés, milices et mouvements de luttes divers peuvent aussi commettre de telles atrocités, dans leur effort pour conquérir le pouvoir. Si« la guerre fait l’état tout autant que l’état fait la guerre», pour reprendre la formule de Charles Tilly, on en dira autant du crime de masse.

Cependant, le crime sera d’autant plus massif que ses organisateurs disposent de moyens efficaces : seul le pouvoir d’un état avec son armée, sa police, son administration, ses divers relais dans la société permet le déploiement d’une entreprise criminelle à grande échelle.

Telle est la thèse défendue par Rudolph Rummel qui, dans son étude quantitative de la violence, estime que près de 160 millions de personnes ont été tuées au cours du XXe siècle par leurs propres gouvernements.

(Contre 35 millions de victimes de guerres, y compris les deux guerres mondiales. Rudolph J. Rummel, Death by Government,
New Brunswick et Londres, Transaction Publishers, 1994. )

Les situations historiques et politiques de ces crimes de masse sont cependant très différentes d’un pays à l’autre. De cette diversité, on peut dégager, en fonction des objectifs poursuivis, deux dynamiques fondamentales.

La première vise à la soumission du groupe. Le but est de détruire partiellement un groupe pour soumettre totalement ce qu’il en restera. Les responsables comptent sur l’effet de terreur pour atteindre ce résultat. Cette dynamique, de nature terroriste, peut elle-même revêtir deux aspects différents :

  • soit il s’agit seulement de parvenir à la capitulation du groupe pour lui imposer sa propre domination politique, comme par exemple dans le cadre de la guerre civile au Guatemala, au début des années quatre-vingt ;
  • soit il s’agit, une fois cette soumission obtenue, d’engager un projet de« rééducation» des membres survivants du groupe ; dans ce dernier cas, le rapport entre terreur et idéologie sera central, comme dans l’URSS de Staline ou la Chine de Mao.

La deuxième dynamique vise à l’éradication du groupe. Le but recherché n’est plus la soumission mais l’élimination du groupe d’un territoire plus ou moins vaste, contrôlé ou convoité par un pouvoir. Il s’agit de« purifier» cet espace de la présence d’un autre, jugé indésirable et/ou dangereux.

Cette stratégie criminelle, de nature identitaire, peut également être subdivisée en deux cas de figure :

  • soit il s’agit de détruire le groupe partiellement pour le contraindre à fuir. L’effet de terreur vise alors essentiellement à provoquer puis à accélérer ces départs. Le cas échéant, ces mouvements forcés de populations sont organisés (marches, convois…).

La purification ethnique en ex-Yougoslavie en est un exemple récent:

  • soit il s’agit de détruire totalement le groupe sans même laisser à ses membres la possibilité de s’enfuir.En ce cas, il s’agit de capturer tous les membres du groupe, où qu’ils se trouvent, pour les faire disparaître. La notion de« territoire à purifier» devient alors secondaire par rapport à celle de l’anéantissement. L’extermination des juifs par les nazis en est l’illustration extrême.
    Ces deux dynamiques (soumission et éradication) peuvent coexister dans une même situation historique, l’une étant dominante et l’autre secondaire. Quel que soit son objectif, la logique du crime de masse est proche de celle de la guerre. Elle repose sur la construction d’une figure de l’ennemi (fût-il un ennemi intérieur), à mater ou à anéantir. Le crime de masse se développe ainsi à partir d’une polarisation radicale de la société en un binôme« amis-ennemis», dont Carl Schmitt soutient qu’elle constitue l’essence même du politique et de la guerre
    Si donc le crime de masse se distingue du crime de guerre, il n’est pas sans lien avec celle-ci.

Cette relation est plus ou moins étroite. Le crime de masse peut être :

  • intégré à la guerre, parce que se situant dans le prolongement ou la pratique même de celle-ci : guerre classique (en France, massacre d’Oradour-sur-Glane, le 10 juin 1944, par une division SS) ou guerre civile quand chaque camp tue la population supposée soutenir la partie adverse (comme en Espagne en 1936). C’est la dynamique même de l’affrontement qui conduit les armées en présence à commettre des atrocités contre les populations civiles ;
  • combiné à la guerre, parce que se situant dans un contexte de confrontation militaire.
    Le crime de masse n’est pas alors le prolongement de la guerre : sa perpétration ne joue aucun rôle sur l’issue du conflit, mais celui-ci en crée les conditions favorables, du fait de la brutalisation intense des rapports sociaux. Tels sont notamment les cas de l’extermination des Arméniens de Turquie au cours de la Première Guerre mondiale, des juifs, des homosexuels et des Tsiganes au cours de la Seconde ;
    quasi autonome. Le crime de masse tend ici à se détacher presque complètement de la pratique ou du contexte de guerre. Certes, il cherche encore à se justifier au nom d’une prétendue« menace» et à se présenter comme un acte de guerre. Mais, sur le« champ de bataille», il n’y a rien d’autre que lui, ou presque. La« purification ethnique» en ex-Yougoslavie (1991-1999) relève d’une telle dynamique.

C’est ce cas de figure qui sera examiné ici.

Comment en expliquer le développement spécifique dans le contexte européen de la fin des années quatre-vingt ? Précisément en prenant comme fil conducteur la notion de rationalité délirante évoquée plus haut.

Je fais en effet l’hypothèse que la peur, exploitée par la propagande, a joué un rôle fondamental dans la construction du projet criminel, projet conduit ensuite avec méthode et organisation. Une fois mis en mouvement, le crime obéit toutefois à bien d’autres variables, y compris des facteurs de contexte, sur lesquels il tend à s’appuyer pour atteindre son unique objectif : la purification du territoire
La formation d’une psychose collective.

La peur tient une place fondamentale dans l’histoire des Balkans. Dès qu’on approche les représentations collectives que chaque peuple de cette région a de lui même et de ses voisins, la peur est là : discrète ou manifeste, subtilement distillée ou grossièrement orchestrée, elle reste partout présente dans les esprits.

D’où vient-elle ? Assurément des massacres en série que les peuples de cette région ont subis depuis au moins trois siècles. La volonté de construire dans les Balkans des états homogènes, alors que les populations y sont particulièrement mélangées, s’est traduite, à de nombreuses reprises, par des mesures sournoises ou brutales visant à chasser ou éliminer les groupes humains« indésirables». Cette politique d’homogénéisation s’est d’abord réglée sur le critère religieux : au XVIIIe siècle, au fur et à mesure de leur reconquête sur les Turcs, les puissances catholiques (Autriche et Venise) ont chassé les musulmans de Hongrie, Slavonie, Dalmatie, etc. Puis, au XIXe, le critère national l’a largement emporté au fur et à mesure de la formation et de l’extension des nouveaux états (Serbie, Grèce, Monténégro). Au XXe siècle, les guerres balkaniques puis le conflit gréco-turc sont l’occasion de nouveaux massacres de populations civiles.
Mais c’est dans le cadre de la Seconde Guerre mondiale que le pire est atteint.

Outre l’extermination des juifs et des Tsiganes impulsée par l’Allemagne nazie, le nouvel état croate des oustachis, dirigé par Ante Pavelic, entreprend d’éliminer la population serbe en Croatie et en Bosnie. Presque simultanément, des nationalistes serbes, les tchetniks, se livrent aux massacres dans des villages croates et musulmans. Les partisans, mouvement de résistance de Tito, sont eux-mêmes responsables de multiples exactions contre les tchetniks. C’est dire que les événements dont l’ex-Yougoslavie est le théâtre à partir de 1991 sont à situer dans la longue durée : chaque peuple peut se sentir potentiellement menacé, en tant que peuple, par un autre peuple dont il a eu à souffrir dans un passé proche ou lointain.

De ce fait, il subsiste un sentiment diffus de peur, qui se nourrit de la mémoire collective des massacres et qui est à la base de la propagande nationaliste.

Car ce type de propagande prospère précisément sur le fond de ces peurs anciennes. Elle vise à les attiser, à les exploiter alors que celles-ci pourraient rester latentes, à l’état de souvenirs douloureux. Le régime de Tito avait d’ailleurs réussi, du moins en apparence, à faire taire les passions nationalistes.

L’idéologie officielle était celle de la« fraternité» et de l’« unité» des peuples. Certes, les médias yougoslaves rappelaient certains des massacres de cette période : ceux des oustachis et des tchetniks ; jamais, toutefois, ceux des partisans, sur lesquels pesait un rigoureux tabou. L’évocation de ces massacres se conformait à la vision politique du régime. On en parlait d’une manière très générale, en évoquant le souvenir des« victimes du fascisme». Mais une telle présentation ne pouvait satisfaire ceux qui, en Serbie par exemple, auraient voulu que l’on dise que les oustachis, ou mieux les Croates, avaient massacré des Serbes, non parce qu’ils avaient rejoint le camp des Alliés, mais parce qu’ils étaient serbes.

A côté de la mémoire officielle subsistait ainsi une mémoire propre à chaque peuple, qui ne pouvait s’exprimer ouvertement, mais qui restait pourtant bien vivante dans les familles.
Après la mort de Tito, en 1981, des fissures de plus en plus visibles apparaissent dans le système officiel.

Simultanément, la crise économique qui frappe le pays devient un puissant facteur de montée de l’inquiétude collective, comme le note Harold Lydall :« La baisse du niveau de vie [est telle] qu’il est difficile d’imaginer un autre pays qui n’aurait pas réagi à cette situation par des changements politiques radicaux ou même par une révolution»

Au début de ces années quatre-vingt, on commence à entendre dire en Serbie que« les Albanais veulent un « Kosovo ethniquement pur.»

Simple rumeur ou bien déjà action de propagande, distillée par des nationalistes serbes ?

Toujours est-il que cette petite phrase fait mouche puisqu’elle signifie que les Albanais voudraient la« disparition» des Serbes dans une province, le Kosovo, que nombre d’entre eux considèrent comme la terre sacrée de leurs ancêtres. Parler d’un« Kosovo ethniquement pur», c’est donc nécessairement réveiller chez les Serbes la peur d’un nouveau« génocide».

Historiquement, la perception des Albanais dans la population serbe a toujours été négative, avec des périodes de plus ou moins franche agressivité.

Dans les années quatre-vingt, cette hostilité s’accentue nettement, comme l’analyse Muhamedin Kullashi. Les journaux serbes mettent de plus en plus la communauté en garde contre leur« prolifération diabolique». Cette peur du dynamisme démographique, ancienne chez les Serbes, leur paraît d’autant plus fondée que les Albanais du Kosovo y sont devenus majoritaires à près de 90 %. Des Serbes de Serbie et du Kosovo cherchent bien à dénoncer ce début de psychose collective en témoignant de leur relative bonne entente avec les Albanais, y compris dans des émissions de télévision.

Mais, en quelques années, on a vu« l’effrayante efficacité d’une propagande», de plus en plus présente dans les médias, fondée sur« la diabolisation des Albanais [… qui] l’emportait sur les réticences, le bon sens et l’objectivité»

Toutefois, l’efficacité de cette propagande ne repose pas seulement sur la force de ses messages. Elle tient aussi, et peut-être d’abord, à la réceptivité de ceux qui y sont exposés et qui veulent bien y croire. Même si l’« information» n’est pas crédible, elle est crue. à cet égard, peur et propagande se trouvent dans une relation dialectique. Les sentiments de peur, historiquement enracinés, offrent de bonnes conditions de réceptivité à une propagande, même grossière. La peur d’être détruit rend recevable l’irrationalité du discours. Inversement, la propagande elle-même, par la diffusion répétée de messages anxiogènes, contribue à accroître la peur au sein d’une population déjà inquiète. La propagande a alors pour effet de mobiliser le groupe qui se sent menacé et d’y développer la haine contre ce que ce groupe perçoit comme un danger mortel.

En 1986, un mémorandum sur la situation de la Yougoslavie rédigé par l’Académie des Sciences de Belgrade donne un crédit intellectuel à cette thèse. Inspiré par l’écrivain nationaliste Dobrica Cosic, ce rapport dresse un réquisitoire contre le système Tito et, dans sa deuxième partie, dénonce le« génocide physique, politique, juridique et culturel de la population serbe au Kosovo» Des critiques sont également lancées contre les Républiques voisines (Slovénie et Croatie), accusées de dominer politiquement la Serbie, et contre le système fédéral yougoslave dans son ensemble, qui serait responsable de la« discrimination» dont sont victimes les Serbes au sein de la Fédération.

Ce texte qui, à l’origine, circule clandestinement, est bien accueilli par uneopinion qui voit ainsi sa peur justifiée. Ce qui se propageait dans la société, ce qui apparaissait déjà dans la presse se trouve maintenant condensé dans le rapport d’une prestigieuse institution scientifique. Dans un contexte international où l’esprit de réforme commence à souffler à l’Est, lemémorandum présente aussi une voie nouvelle, certes très différente de la glasnost de Gorbatchev, mais qui« parle» aux Serbes : il les appelle ouvertement à se défendre,« la plus grande calamité [étant] que le peuple serbe n’a pas son état comme l’ont tous les autres peuples»

A partir de 1987, Slobodan Milosevic va transformer la perspective tracée par le mémorandum en stratégie politique concrète. Parmi les hommes de l’appareil communiste, il est l’un des rares à ne pas critiquer ce texte. Ancien apparatchik, il va rapidement se transformer en leader nationaliste de premier plan. Les étapes de son accession au pouvoir sont trop connues pour qu’on s’y arrête.
Nombre de commentateurs ont souligné à juste titre ses qualités de fin tacticien et d’excellent propagandiste. Mais on oublie trop souvent que, s’il parvient ainsi au sommet de l’état au moyen de diverses manœuvres lui donnant le contrôle de l’appareil notamment des médias“, il est aussi le produit de la société serbe des années quatre-vingt. Ainsi, la peur, la propagande, et la formation d’un pouvoir qui est la résultante de l’une et de l’autre, s’inscrivent-ils dans une sorte de continuum historique. Les premières élections libres de décembre 1990 viennent récompenser la stratégie politique que Milosevic suivait depuis trois ans. Elles voient la victoire écrasante de son parti et lui donnent une toute nouvelle légitimité pour pousser plus avant ses projets. Que ce nouveau pouvoir serbe soit qualifié de« national-communiste» ou d’ « ethno-nationaliste», sa finalité reste la même : défendre l’identité serbe, où qu’elle se trouve, contre« les dangers qui l’assaillent». En clair, il s’agit de créer un état pour les Serbes sur le territoire d’une« grande Serbie».

Aussi ce pouvoir est-il bâti pour l’attaque : pour détruire ce qui n’est pas serbe. Bien entendu, ce but n’est pas explicité. Le mémorandum n’en dit mot. Ceux qui pratiquent la purification ethnique dans les Balkans, qu’ils soient serbes, croates ou autres, n’en parlent guère : ils la font.

Le pouvoir de Milosevic s’inscrit dans cette tradition. Incarnation de la psychose collective qui l’a enfanté, il surgit pour anéantir ce qui a été défini, avant même sa naissance, comme la« menace». C’est pourquoi ce pouvoir, dans sa conception même, est né pour le crime.

Le passage à l’acte La peur de la mort est l’un des ressorts les plus puissants de la violence. Dans la pratique de la guerre, le risque de mourir représente une menace bien réelle : il faut tuer pour ne pas être tué. Dans le crime de masse, en revanche, la menace de mort est purement imaginaire puisque« l’adversaire» à tuer est sans armes. D’où le caractère énigmatique de ce type de« guerre» contre des civils.

Comment s’opère alors le passage à l’acte criminel, comment bascule-t-on du fantasme à l’action, de la peur d’être détruit à l’opération de détruire des civils sans défense ?
L’irrationalité de cette violence ne l’empêche aucunement de se déployer de manière rationnelle.

Bien au contraire, le criminel fait preuve de calcul, il sait préparer son acte et choisir le moment favorable pour agir.

Pour juguler la peur d’être détruit, il faut frapper avant d’être frappé. Il s’agit donc de chasser et de tuer préventivement ceux qui incarnent une telle menace. En ce sens, le processus de purification ethnique est non seulement prémédité mais bel et bien préparé de longue date.

Découvrira-t-on quelque jour en Serbie les archives de tels plans ? En tout cas, les rapports publiés par l’ONU, principalement ceux de Tadeusz Mazowiecki et de Cherif Bassiouni, sont unanimes à décrire une« entreprise systématique». Ceci suppose une action concertée, impulsée au plus haut niveau de l’état, impliquant l’armée, la police, l’administration, divers services spéciaux et milices. Dans quelle mesure tous les responsables concernés ont-ils collaboré à la préparation et à l’exécution de ces plans ?

Pourra-t-on écrire un jour une histoire de l’obéissance et de la désobéissance des fonctionnaires serbes à la purification ethnique ? Quoi qu’il en soit, la conviction de servir les intérêts supérieurs de la nation serbe, la légitimité politique de celui qui en est devenu le chef, et le processus même de la soumission à l’autorité expliquent largement la participation du plus grand nombre au crime de masse.

Se pose la question du moment précis de son déclenchement. Le contexte de l’effondrement de l’Empire soviétique en général, et de l’état fédéral yougoslave en particulier, joue ici un rôle fondamental, comme le suggèrent les travaux de K. Holsti. En 1991 et 1992, les déclarations d’indépendance de la Slovénie, de la Croatie puis de la Bosnie ont donné à Milosevic un prétexte pour venir« porter secours aux minorités serbes» de ces Républiques, minorités qui, on le sait aujourd’hui, avaient été précédemment armées par Belgrade.

En Slovénie, la« guerre» s’arrête très vite. Ce n’est pas le cas en Croatie où débutent, à partir de juillet 1991, les premières opérations de purification ethnique. Commence alors une guerre totale contre une population menacée de« mémoricide», selon l’expression de Mirko Grmek : le but n’est pas seulement de tuer et de chasser ceux qui sont jugés indésirables sur le territoire à« purifier», mais d’anéantir tout ce qui en rappelle la présence (écoles, édifices religieux, …).

C’est en ce sens que la purification ethnique est bien une forme de crime de masse ayant pour finalité l’éradication du groupe dans un territoire donné. La passivité de l’environnement international joue son rôle dans la poursuite de l’agression.

Pierre Hassner a montré comment les atermoiements et les contradictions des grandes puissances ont été interprétés par Belgrade comme autant de feux verts pour aller plus avant dans la purification ethnique.

Le pouvoir serbe guettait les réactions extérieures qui auraient pu en contrecarrer l’exécution. Or le fait que les états occidentaux laissaient faire ce qui se déroulait en Croatie a été, pour la Serbie, un encouragement certain à poursuivre le même type d’opération en Bosnie. Cette troisième agression, à partir du 6 avril 1992, a été la plus meurtrière et la plus cruelle. Elle provoque la généralisation des pratiques de purification ethnique. Les Croates d’Herzégovine commencent, à partir de mars 1993, à massacrer des musulmans de Bosnie, tandis que ces derniers commettent à leur tour des atrocités. Les massacres paraissent se propager par mimétisme, en une« ronde macabre», et tous les protagonistes finissent par se ressembler.

Répétition de l’Histoire ? Cette terre de Bosnie, qui avait été le théâtre d’invraisemblables actes de cruauté durant la Seconde Guerre mondiale, connaissait à nouveau l’horreur, les tueries se produisant parfois dans les mêmes villages que cinquante années plus tôt. Fin 1995, au moment des accords de Dayton qui doivent y mettre un terme, la guerre aura fait quelque 250 000 morts. Cette chronologie a de quoi surprendre. Pourquoi donc la purification ethnique n’a-t-elle pas été engagée d’abord contre les Albanais du Kosovo ? La propagande à leur encontre a été à l’origine de la renaissance du nationalisme serbe. En bonne logique, ils auraient donc dû être les premiers à en faire les frais. Certes, depuis les années quatre-vingt, les Albanais subissaient une politique de« différenciation» de plus en plus sévère qui s’est transformée en un véritable régime d’apartheid en 1990, après la suspension du gouvernement et du parlement du Kosovo. Peu d’observateurs en avaient alors conscience. Si quelques rapports ont dénoncé la violation des droits de l’homme au Kosovo et l’emploi systématique de la torture, on n’en était pas, au début de la décennie, au degré de violence et de barbarie que connaissait alors la Bosnie. Comment expliquer que les massacres aient été différés au Kosovo ?

Revenons à la notion de peur, qui a produit le pouvoir de Milosevic. Né de la perception d’une menace, ce pouvoir est précisément attentif à la formation de contextes menaçants, dont il se saisit pour passer à l’acte, et fait preuve là d’une véritable intelligence de la situation. Or, au début des années quatre-vingt dix, c’est en Croatie, non au Kosovo, que se présente une telle occasion. La déclaration d’indépendance de Zagreb permet de justifier l’agression serbe et de procéder à la purification ethnique des territoires convoités. Les discours ultranationalistes du président croate Franjo Tudjman donnent à Belgrade le prétexte pour voler au secours des Serbes de Croatie. A la même époque, le Kosovo se trouve dans une tout autre situation. En effet, les Albanais commencent alors une forme originale de résistance civile contre les Serbes, un mode d’opposition dont on n’a pas suffisamment souligné le caractère exceptionnel dans une région pétrie de violence et imprégnée de la culture de la vendetta.
Sous l’impulsion d’Ibrahim Rugova, ils veulent que leur opposition conserve un caractère pacifique. Est-ce l’esprit des mouvements non violents de l’Europe centrale qui, après avoir contribué à l’ouverture du mur de Berlin, vient souffler sur les Balkans ? Est-ce la perception du danger de mort planant sur leurs têtes, qui convainc alors une majorité d’Albanais de ne pas donner de prétextes à la répression serbe ? Toujours est-il que la nature pacifique de leur résistance n’offre pas de prise au déclenchement immédiat de la purification ethnique de la province.
En 1998-1999, le contexte devient plus favorable pour Belgrade, au moment où de plus en plus d’Albanais se résolvent à soutenir le projet de l’armée de libération du Kosovo (UCK). Les toutes premières actions de cette« armée» encore bien embryonnaire déclenchent une répression serbe totalement disproportionnée, en février 1998, dans la vallée de la Drenica. La province bascule alors dans un climat de terreur et de guerre, qui grossit subitement les rangs de l’UCK et favorise les actions de représailles de l’armée serbe contre des villages albanais. En fait, sous le prétexte de lutter contre les« terroristes», Belgrade commence la purification ethnique de la province. En raison des risques d’extension du conflit et de l’émotion des opinions publiques, les grandes puissances se préoccupent enfin du sort des Albanais du Kosovo,« oubliés» par les accords de Dayton. Mais le début des frappes aériennes de l’OTAN (24 mars 1999) visant à contraindre la Serbie à signer les accords de la conférence de Rambouillet renforce le climat de guerre propice au développement du crime de masse. Milosevic, ne semblant préoccupé que par la réussite de la purification ethnique, profite des bombardements pour en accélérer la mise en oeuvre. Comme en Bosnie sept ans plus tôt, les massacres et expulsions vont pouvoir être organisés à grande échelle. La perpétration du crime Les opérations de massacre semblent avoir toujours été bien préparées, comme en témoigne celui de Srebrenica (13-15 juillet 1995), le plus important d’entre eux (Le journaliste américain David Rohde a conduit une enquête remarquable sur la tragédie de Srebrenica, qui peut êtreconsidérée comme le plus grand massacre de populations civiles depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale (environ 7 000 morts) : David Rohde, Le grand massacre, Srebrenica juillet 1995, Paris, Plon, 1998.)

A suivre

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