Terrorisme nucléaire

On dit tout et n’importe quoi sur les risques liés au terrorisme nucléaire… A VOIR, A ANALYSER… LE TERRORISME NUCLEAIRE, MYTHE OU RISQUE MAJEUR ?

Le 10 novembre 2001, la chaîne de télévision du Qatar, Al Djezira, diffusait une cassette vidéo dans laquelle Ossama Ben Laden affirmait détenir des armes chimiques, biologiques, et nucléaires qu’il était prêt à utiliser si les Américains employaient des armes chimiques en Afghanistan. L’affirmation était reprise par George W. Bush, devant l’Assemblée Générale de l’ONU, et par Kofi Annan. Des journalistes, fouillant les caches d’Al Qaida en Afghanistan, y trouvaient des documents montrant que les Talibans avaient essayé de se procurer des informations sur une arme « radiologique ». Au même moment, le groupe WISE-Paris déclarait que la chute d’un avion sur l’usine de La Hague disperserait dans l’environnement autant de radioactivité que « soixante sept Tchernobyl ». Plus tard, le Président américain et le Secrétaire à la Défense, Donald Rumsfeld, utiliseront ce danger d’emploi d’armes nucléaires par des Etats dévoyés ou par des terroristes pour justifier tantôt la mise au point d’une défense anti-missiles, tantôt l’augmentation du budget militaire, tantôt une campagne contre la Corée du Nord, l’Irak ou l’Iran. Déjà, dans les années soixante-dix, les groupes anti-nucléaires américains s’opposaient au retraitement des combustibles irradiés, en invoquant la possibilité pour des terroristes des s’emparer de plutonium ou de déchets pour fabriquer une arme radiologique. Si un événement ne s’est jamais produit dans le passé, peut-on en déduire qu’il ne se matérialisera jamais ? En fait, la question est encore compliquée par l’ambiguïté entretenue sur ce que recouvre le « terrorisme nucléaire ». Pour les uns, il s’agit du risque de détournement d’un avion qui serait ensuite précipité sur une installation nucléaire. Pour d’autres, c’est la possibilité pour des terroristes de fabriquer une « arme radiologique ». D’autres encore entendent par là l’éventualité où une organisation criminelle parviendrait à se procurer un véritable engin nucléaire explosif. Or la probabilité que l’hypothèse se matérialise, les conséquences qu’elle pourrait avoir, les mesures susceptibles de limiter le risque sont profondément différentes dans chaque cas.

LE DETOURNEMENT D’UN AVION SUR UNE INSTALLATION NUCLEAIRE

Lorsqu’on constate l’ampleur des dommages causés lors des attentats contre le World Trade Center ou le Pentagone, il est facile d’imaginer que le même type d’agression aurait des conséquences encore plus dramatiques si elle était dirigée contre une installation nucléaire, où les victimes d’une dispersion de produits radioactifs dans l’environnement s’ajouteraient à celles causées par la collision. Dans le passé, le scénario des attentats de New-York et Washington paraissait inimaginable ; aujourd’hui, une agression contre une installation nucléaire ne peut être exclue, même si elle reste peu probable, alors que le risque n’en avait jusqu’ici pas été pris en considération. Une étude devra donc être faite pour évaluer les vulnérabilités particulières de chaque usine, et des réacteurs et des usines de retraitement des combustibles, parce que la radioactivité y atteint des niveaux particulièrement élevés.

LES USINES DE RETRAITEMENT

Il existe actuellement deux grandes installations de retraitement, La Hague en France, et Sellafield, en Grande-Bretagne. Elles représentent une cible particulièrement difficile à atteindre, parce que ce sont des constructions peu élevées, et la destruction de beaucoup de leurs bà¢timents provoquerait les mêmes dégà¢ts que celle de n’importe quelle autre installation industrielle. L’élément réellement sensible est constitué par les piscines où des combustibles irradiés sont stockés et refroidissent en attendant d’être retraités. Si la piscine était endommagée au point que le refroidissement ne soit plus assuré, les cœurs pourraient fondre et les produits radioactifs très toxiques se répandre dans l’environnement. C’est en évoquant cette hypothèse que le représentant de Wise Paris déclarait que la chute d’un avion commercial sur La Hague provoquerait un dégagement de radioactivité soixante sept fois plus élevé que celui qui s’est produit à Tchernobyl. En réalité, la situation des usines de retraitement est assez complexe pour que l’on évite d’égarer l’opinion par des déclarations aussi alarmistes que peu fondées.

UNE ARME RADIOLOGIQUE

On a utilisé le terme d’arme radiologique pour qualifier un engin formé d’un explosif conventionnel autour duquel auraient été disposés des matériaux radioactifs. Fort heureusement, personne n’a l’expérience de ce type d’engin, mais cela autorise les suppositions les plus contradictoires. Pour certains, l’effet, si les terroristes utilisaient du plutonium, serait redoutable, car l’absorption d’une quantité infime de ce métal serait mortelle ; en outre, tout une partie d’une grande ville serait rendue inhabitable pendant des siècles. Pour d’autres au contraire, les Irakiens auraient expérimenté une bombe radiologique en 1987, et auraient abandonné les recherches sur le sujet, considérant que l’essai n’était pas probant. Les interrogations portent surtout sur la faà§on dont les terroristes pourraient se procurer des produits radioactifs, et sur les effets d’une telle bombe. Sur le premier point, on a imaginé, et c’était l’objet de la campagne menée par les anti-nucléaires dans les années soixante-dix, que les matériaux fissiles pourraient être des déchets de retraitement. Cependant, il n’existe dans le monde que très peu d’installations où les terroristes pourraient se les procurer, et surtout, leur récupération poserait des problèmes difficilement surmontables, car il s’agit de produits très radioactifs, et il ne serait possible de les dérober que si l’on disposait de dispositifs de protection élaborés et volumineux. Il reste par conséquent la possibilité de s’emparer d’une source, de cobalt, de strontium, ou de césium par exemple, que l’on utilise pour le diagnostic ou le traitement de certaines maladies, ou pour des applications industrielles. Dans bon nombre de pays, l’emploi de ces sources est très réglementé, elles sont récupérées après usage et s’en procurer irrégulièrement exige sans doute beaucoup de complicités. Mais dans d’autres pays, elles sont souvent abandonnées par leurs utilisateurs, provoquant parfois des accidents graves, et ce sont le plus souvent ces sources qui font l’objet des trafics signalés par la presse. Des organisations criminelles pourraient aussi essayer de se procurer du plutonium dans un des pays disposant d’armes nucléaires, et une dizaine de vols ou de détournements de petites quantités ont déjà été enregistrés depuis une dizaine d’années.

UNE ARME NUCLEAIRE ARTISANALE

La chute d’un gros avion commercial sur une installation nucléaire, l’utilisation d’une « bombe sale », feraient certainement un nombre de victimes important, en tout cas trop élevé, mais les conséquences de l’attentat resteraient dans les limites des plus graves accidents industriels, ou d’un acte terroriste comparable à celui du World Trade Center. Si au contraire une organisation criminelle parvenait à se procurer une arme nucléaire, les dommages seraient à une tout autre échelle, et ne pourraient se comparer qu’à ceux d’une très grande catastrophe naturelle, Saint-Pierre de la Martinique en 1902 où l’éruption de la Montagne Pelée a anéanti en un instant les 26 000 habitants de la ville, ou le séisme de 1924 au Japon, qui a fait 140 000 morts. Au nombre des victimes s’ajouterait évidemment la destruction des infrastructures collectives, et la désorganisation des structures sociales. L’emploi d’une arme nucléaire est un danger infiniment plus grand que les autres. La difficulté pour les terroristes est de se procurer un engin explosif. Ils peuvent envisager de le fabriquer eux-mêmes, et c’est apparemment la solution à laquelle Ossama Ben Laden avait songé, puisque selon certaines informations, il a essayé d’acheter de l’uranium en Afrique du Sud. La presse a rapporté aussi que des documents ont été retrouvés dans les caves de Kaboul, comportant des informations sur l’énergie nucléaire. La secte japonaise Aum y avait elle aussi pensé avant son attentat au gaz sarin dans le métro de Tokyo. Ce sont en réalité des renseignements plutôt rassurants, car si ces groupes en étaient à essayer d’acquérir de l’uranium naturel et à rassembler des données sur l’énergie nucléaire, c’est que leurs militants n’avaient pas encore mesuré l’ampleur des obstacles à surmonter avant d’arriver à leurs fins. Des ouvrages publiés aux Etats-Unis dans les années soixante-dix, laissant entendre qu’il était possible d’assembler un engin nucléaire dans un garage, ou des documents publiés sur Internet depuis cette époque, ont pu faire croire que la fabrication d’une arme nucléaire était à la portée de n’importe quel bricoleur. Les choses sont heureusement un peu plus compliquées. Le problème essentiel est en effet de se procurer les quelque huit kilogrammes de plutonium, ou les vingt-cinq kilogrammes d’uranium très enrichi indispensables. Même s’il est prudent d’éviter les affirmations péremptoires, la réalisation d’un engin nucléaire par un groupe terroriste en partant de l’uranium naturel semble irréaliste. Elle exigerait, outre un budget considérable, la participation d’un grand nombre de scientifiques et de techniciens, physiciens, chimistes, métallurgistes, spécialistes des explosifs, ayant déjà une bonne expérience dans le domaine nucléaire, ainsi que des installations très caractéristiques, des capacités d’expérimentation, dont la construction prendrait des années. L’entreprise ne pourrait certainement pas être menée clandestinement, elle supposerait la complicité du pays où elle se déroulerait, et l’aveuglement de la communauté internationale.

LE VOL D’UNE ARME OU DE MATIERES FISSILES

C’est en Russie que la situation est la plus préoccupante depuis maintenant une dizaine d’années. Jusqu’en 1990, les installations nucléaires les plus sensibles de l’URSS se trouvaient dans des villes secrètes, à peu près complètement coupées de l’extérieur, et où le KGB rendait impensable le trafic d’ogives ou de matières fissiles. L’effondrement du communisme a fait tomber ces barrières, et elles n’ont pas encore été remplacées par des techniques semblables à celles qui sont utilisées dans les autres pays pour assurer la sécurité des installations. Au même moment, les accords de réduction des armements stratégiques, et les engagements pris par les Présidents ont conduit à démanteler des ogives, dont le nombre n’est pas connu, pas plus d’ailleurs que les quantités d’uranium enrichi ou de plutonium qui en ont été retirées, et qui sont parfois stockées sous des formes qui se prêteraient particulièrement à des détournements. Selon les experts russes eux-mêmes, une partie seulement, évaluée selon les cas, entre 10 et 40 %, des installations où les armes et les matières fissiles sont conservées, sont gardées dans des conditions satisfaisantes. Pendant très longtemps, et malgré tous les efforts accomplis depuis dix ans, il y aura par conséquent, surtout en Russie, un risque de détournement d’une arme ou de matières fissiles au profit d’un Etat proliférateur ou d’une organisation criminelle. Jusqu’ici, ce risque ne s’est heureusement pas matérialisé. Depuis 1993, plus de trois cents cas de trafic illicite ont été déclarés à l’Agence Internationale de l’Energie Atomique. Il s’agit le plus souvent de produits radioactifs, strontium, césium, cobalt, qui ne peuvent avoir aucune utilité pour la fabrication d’un engin explosif, mais qui pourraient servir à confectionner une « bombe radiologique ». Dans 114 cas, les matériaux dérobés étaient des matières nucléaires, uranium naturel, appauvri, ou légèrement enrichi, et qui ne peuvent servir à la production d’une arme. 18 cas concernent des matières fissiles de qualité militaire, uranium très enrichi ou plutonium, heureusement en beaucoup trop petites quantités pour constituer un réel danger. C’est ainsi par exemple qu’en juillet 2001, trois individus ont été arrêtés en France, porteurs de cinq grammes d’uranium enrichi à 80 % et provenant d’une installation située dans l’ancienne URSS . La quantité en cause est beaucoup trop faible pour avoir une signification militaire, mais il est inquiétant que cet uranium ait pu sortir du pays où il se trouvait. Que le risque de vol ou de détournement ne se soit pas matérialisé depuis dix ans ne prouve rien. De l’avis de tous les spécialistes, les trafiquants sont de mieux en mieux organisés, ils utilisent des méthodes de plus en plus perfectionnées, et un magistrat soulignait, il y a plusieurs années, que l’on avait jusque-là eu à faire à de petits malfaiteurs, mais que si le crime organisé s’introduisait dans ce circuit, la menace deviendrait infiniment plus grande.

CONCLUSION

Le risque d’un attentat terroriste était dénoncé par Robert Oppenheimer dès 1946. Les conséquences d’un tel attentat dépasseraient de très loin celles de tous les actes terroristes enregistrés dans le passé. Bien que le risque se soit diversifié depuis 1946, et surtout que les possibilités de détournement d’une arme ou de matières fissiles militaires se soient sérieusement aggravées avec la disparition de l’URSS et l’effondrement du communisme, la probabilité que le danger se matérialise reste très faible. Cela fait du terrorisme nucléaire un outil remarquable pour engendrer la peur, et c’est bien l’objectif poursuivi par tous ceux qui brandissent la menace sans proposer aucune solution pour y remédier. Qu’il s’agisse de Ben Laden, essayant d’effrayer l’opinion américaine pour mettre fin à l’opération militaire en Afghanistan, de journalistes cherchant à augmenter leur tirage par des informations d’autant plus sensationnelles qu’elles sont plus vagues, invérifiables, et indéchiffrables pour leurs lecteurs, ou du groupe Wise essayant d’imposer par la peur des solutions que des arguments rationnels n’ont pu faire triompher, tous agitent la crainte du terrorisme nucléaire pour paralyser l’esprit critique de leur auditoire et dissimuler l’inanité de leurs discours. C’est également le but recherché par George W. Bush et les néoconservateurs américains. Depuis 1996, ils additionnent le risque terroriste à la menace que représentent des Etats comme l’Irak, l’Iran, la Corée du Nord ou la Libye, et ils font un amalgame entre les armes nucléaires, chimiques et biologiques, pour terrifier l’opinion américaine. En septembre 2001, ils ont très habilement exploité la terreur causée par les attentats contre le World Trade Center et le Pentagone, comme s’ils démontraient la véracité de leurs thèses, alors qu’ils illustrent l’impuissance des administrations américaines à prévenir des opérations sans aucun rapport avec les pays dénoncés, ni avec la menace nucléaire, chimique, ou biologique. La manoeuvre a parfaitement réussi, elle a permis de susciter aux Etats-Unis une réaction de nationalisme exacerbé, donnant à un président mal élu le soutien de 90% des citoyens américains, et reconstituant derrière lui une union nationale que la fin de la guerre froide avait effritée. La peur a redonné à George Bush une autorité sans partage pour mener une campagne « contre le mal », ce qui revient à lui donner un chèque en blanc. A l’extérieur, ceux qui ne sont pas avec lui sont contre lui ; à l’intérieur, ceux qui osent la plus timide des critiques contre l’action du Président sont accusés de trahir le pays en guerre. La méthode s’apparente à celle qui avait déjà été utilisée par l’aile droite des Républicains dans les années cinquante, sous la baguette du sénateur Joseph MacCarthy. L’épouvantail était alors la peur du communisme, mais l’objectif poursuivi était également de faire taire toute opposition aux ultra-conservateurs. C’était à l’époque un grave danger pour la démocratie américaine. Aujourd’hui, l’exploitation par les néo-conservateurs du terrorisme nucléaire est en outre une faute. Le risque que des organisations criminelles puissent se procurer une arme nucléaire ou les moyens de la fabriquer est une menace réelle. Or les mesures prises pour lutter contre le crime organisé à l’échelle internationale sont très insuffisantes et souvent inadaptées, celles qui pourraient prévenir le vol d’ogives ou de matériaux fissiles sont restées trop timides, et George W. Bush a bien failli supprimer celles qui existent. Le risque est peu probable, mais s’il se matérialisait, les conséquences en seraient incalculables, et il est irresponsable de traiter ce danger comme un simple argument de propagande, destiné à imposer une politique inadaptée à une population tétanisée par la peur.

PATRICK IBAN Création de l’article : 20 août 2003 Dernière mise à jour : 1er octobre 2003 Extrait du site selon

 

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