Le triple impact de la production de viande

Vous pensez peut-être que vous vivez sur une planète, mais en fait vous vivez dans une ferme géante, occasionnellement parsemée de ville, de forêts et d’océans. Près de 40% des terres de la planète sont consacrées à nourrir 7 milliard d’humain, même si bien sûr certains le sont mieux que d’autres. Et la grande majorité de cette terre, environ 30% de la surface totalement libre de glace, est utilisée non pas pour cultiver des céréales, des fruits ou des légumes qui nourrissent directement les être humains mais pour nourrir des volailles, des cochons et du bétail que nous finissons par manger.

La production de bétail – qui comprend la viande, le lait et les œufs – contribue pour 40% du produit intérieur brut agricole mondiale, et elle fournit des revenus à plus de 1,3 milliard de personnes et elle utilise un tiers de l’eau douce de la planète. Il n’y a sans doute aucune autre activité humaine qui aie un plus grand impact sur la planète que l’élevage du bétail. Mais comme le montre une nouvelle étude parue aujourd’hui dans la revue Proceedings of the National Academy of Sciences (PNAS), il y a d’énormes variations dans la façon dont nous élevons le bétail à travers le monde – et des différences majeures dans ce que cela signifie pour la terre et pour nous.

Des chercheurs du International Livestock Research Institute au Kenya, du Commonwealth Scientific and Industrial Research Organization (CSIRO) en Australie et de l’International Institute for Applied Systems Analysis (IIASA) en Autriche ont produit une évaluation exhaustive de l’industrie du bétail à travers le monde, dans les pays développés où l’élevage industriel est commun et dans les pays en voie de développement où le bétail est plus susceptible de paître sur les pâturages.   Ils ont mis en lumière quelques statistiques frappantes qui soulignent à quel point la production de viande varie de région en région.

  • Le secteur de l’élevage produit chaque année à l’échelle mondiale : 586 millions de tonnes de lait, 124 millions de tonnes de viande de volaille, 91 millions de tonnes de viande de porc, 59 millions de tonnes de bétail et de viande de buffle, et 11 millions de tonnes de viande de moutons et de chèvres, soit 285 millions de tonnes de viande au total – soit environ 36 kg (80 lb) par personne, si tout cela était également répartis. Ce n’est pas le cas – les Américains mangent 122 kg de viande par an en moyenne, tandis que les Bangladais en consomment 1,8 kg.
  • Sur les 95 millions de tonnes de viande bovine produite dans le monde en 2000, la grande majorité provenait de bovins d’Amérique latine, d’Europe et D4Amérique du Nord. Toute l’Afrique sub-saharienne – une région avec près de trois fois plus de personnes que l’ensemble des États-Unis – produit seulement 3 millions de tonnes de viande de bœuf.
  • 1,3 milliard de tonnes de céréales sont consommées par les animaux de ferme chaque année – et la quasi-totalité sert à nourrir le bétail, principalement les porcs et la volaille, dans le monde développé, en Chine et en Amérique latine. Tout le bétail d’Afrique sub-saharienne consomme seulement 50 millions de tonnes de céréales par an, sinon, il se nourrit de graminées et des résidus de culture.
  • La mauvaise qualité des aliments dans les régions pauvres comme l’Afrique subsaharienne signifie qu’une vache doit consommer jusqu’à 10 fois plus de nourriture – principalement des graminées – pour produire un kilogramme de protéine qu’une vache élevée dans les régions riches. Ce manque d’efficacité signifie également que les bovins dans des pays comme l’Ethiopie et la Somalie produisent 1000 kg de carbone pour chaque kg de protéines – sous forme de méthane produit par le  fumier ainsi que par la réduction de  l’absorption du carbone lorsque les forêts sont converties en pâturages. C’est 10 fois plus que la quantité de carbone libérée par kg de protéines dans de nombreuses régions des États-Unis et d’Europe, où l’élevage est beaucoup plus intensif.
  • À ce sujet: en Amérique du Nord ou en Europe, une vache consomme environ de 75 kg à 300 kg de matière sèche – herbe ou céréales – pour produire un kg de protéines. En Afrique sub-saharienne, une vache pourrait avoir besoin de 500 kg à 2000 kg de matière sèche pour produire un kg de protéines, en raison de la mauvaise qualité de l’alimentation dans les pays arides et en raison du taux élevé de mortalité dans les troupeaux souvent sous-alimentés et malades.
  • Le plus haut taux d’émission de gaz à effet de serre liés à l’élevage vient du monde en voie de développement, qui représente 75% des émissions mondiales issus des bovins et autres ruminants et 56% des émissions mondiales pour les volaille et les porcs.
  • Les viandes, les plus favorables au climat sont celles des porcs et des volailles, qui ne représentent que 10% des émissions totales de gaz à effet de serre produite par le bétail, tout en produisant trois fois plus de viande à l’échelle mondiale que les ruminants. Le porc et les volailles sont également plus efficace au niveau de l’alimentation,  il nécessite jusqu’à cinq fois moins d’aliments pour produire un kg de protéines qu’une vache, un mouton ou une chèvre.

Alors, que signifie tout cela? Bien que l’élevage industriel aux États-Unis soit beaucoup critiqué pour sa cruauté et pour le danger qu’il représente pour la santé publique par la surutilisation des antibiotiques et la pollution de l’air et de l’eau, il peut être remarquablement efficace. Et compte tenu du fait que la planète ne va pas plus grandir et que la population mondiale et l’appétit mondial vont continuer de croître, l’efficacité va devenir importante quand il va s’agir de la production alimentaire. Le bon côté de la production animale inefficace dans le monde en développement est qu’il y a beaucoup de la place pour l’amélioration, avec le bon type d’aide – ce qui est exactement ce que les auteurs du document du PNAS espèrent.

« Nos données peuvent nous permettre de voir plus clairement où nous pouvons travailler avec les éleveurs pour améliorer l’alimentation des animaux afin qu’ils puissent produire plus de protéines avec une meilleure alimentation tout en réduisant simultanément les émissions», a déclaré Petr Havlik, un chercheur à l’IIASA et un des co-auteurs de l’étude. Ce qu’il nous faut est « l’intensification durable » – efficacité, mais faite de façon mesurée.

Cela ne veut pas dire qu’il serait souhaitable d’exporter simplement les pratiques d’élevage du monde développé à, disons, des pays désespérément pauvres ayant des problèmes climatiques, même si cela était possible. Les rendements faibles de l’alimentation du bétail en Afrique sub-saharienne est dû au fait que la plupart des animaux dans la région se nourrit de végétation qui n’est pas comestibles par les êtres humains – un fait qui est assez important dans une région où les céréales sont tout simplement trop précieuses pour être utilisées pour nourrir des animaux. L’élevage a également une fonction différente dans le monde en développement. « Le bétail et la volaille sont des banques  dans le monde en développement», dit Mario Herrero, un scientifique des systèmes agricoles au CSIRO et l’un des co-auteurs de l’étude. « Ils fournissent du fumier pour les petits exploitants agricoles. Le bétail a un rôle social considérable qui ne peut être ignoré « .

Par-dessus tout, l’étude souligne que, si la production de viande devra changer dans l’avenir, il en sera de même de la consommation de viande. Il est difficile d’obtenir une comptabilité complète et correcte de l’impact environnemental total de la production de bétail. Un rapport de la FAO en 2006 a estimé que le bétail était responsable d’environ 18% de l’effet de serre d’origine humaine – un chiffre qui a été critiquée par l’industrie de la viande comme trop élevé et par certains écologistes comme beaucoup trop faible. Mais ce qui est clair est que les niveaux américains de la consommation de viande ne peuvent pas être durablement adoptées par le reste du monde, même si la gestion du bétail devient plus efficace à l’échelle mondiale. « La gestion de la demande doit faire partie de la solution aussi», dit Herrero. Pour l’environnement – et pour nos cœurs et notre tour de taille aussi.

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