Une société sans Etat: l’Islande médiévale

Pour plusieurs historiens, l’Islande médiévale (930-1262) représente le modèle d’une société qui, pendant environ 300 ans, fut une terre de liberté et de prospérité alors que dans le reste de l’Europe les gens s’entretuaient.

L’Islande médiévale n’est pas le seul exemple d’une société très décentralisée à  laquelle on réfère pour illustrer que les lois et les habitudes sociales ne sont pas nécessairement le résultat de lois votées par un parlement, mais qu’elles sont d’abord issues de l’interaction libre des individus, antérieure méme aux textes législatifs.

A ce titre, l’Irlande celtique et le début de la colonisation de l’Ouest américain sont des exemples de systèmes très décentralisés.

Dans un texte intitulé « Making Sense of English Law Enforcement in the 18th Century », David Friedman démontre également que l’Angleterre de l’époque n’avait pas de police étatique et que les poursuites contre les criminels se faisaient par les individus eux-mémes.

Pour beaucoup, l’Etat est l’appareil qui est le plus susceptible d’organiser efficacement la vie en société. Sans un tel appareil, la vie ressemblerait à  une lutte perpétuelle entre tous les membres de la communauté. La vie politique et économique serait instable, ce qui freinerait l’innovation et l’amélioration des conditions de vie des hommes.

De plus une des principales raisons pour croire que l’Etat est nécessaire est qu’il n’y aurait aucun exemple de société libertarienne dans l’histoire des sociétés occidentales. Cela serait une preuve de son impraticabilité réelle.

Mais l’exemple de l’Islande médiévale prouverait le contraire: non seulement qu’une société libertarienne a déjà  existé, mais qu’elle offrait des perspectives et des conditions de vie supérieures à  celles du reste de l’Europe.

Pour appuyer leurs positions et analyses, les historiens et commentateurs qui défendent ce point de vue s’appuient sur les sagas, des récits écrits par les gens de l’époque et qui décrivent leurs conditions de vie. Ces histoires donnent de bonnes indications sur les coutumes de l’époque. La saga de Njal présente l’histoire non pas d’un guerrier mais bien d’un avocat. Ce qui laisse croire que la société de cette époque préférait que les conflits soient réglés par l’arbitrage plutôt que par les armes. Cette abondante documentation est comparable aux legs qu’ont laissés les philosophes athéniens.

L’Islande est une île au nord de l’Europe qui s’étend sur 103 000 km², ce qui équivaut environ à  la superficie de l’Etat de la Virginie aux Etats-Unis. Selon Birgir T. Runolfsson Solvason, auteur de Ordered Anarchy, State, and Rent-Seeking: The Icelandic Commonwealth, 930-1264, l’Islande comptait 30 000 habitants en 930 et 60 000 cent ans plus tard. Certains auteurs identifient cette période comme celle de la  » société libre  » (Free State Period) alors que pour d’autres, tels que Solvason, il s’agit de la période du Commonwealth (Icelandic Commonwealth). Les premiers occupants de ce territoire sont arrivés de la Norvège.

A l’époque, la Norvège adopte les règles féodales ce qui ne plaît pas aux  » Vikings « . Les relations entre les rois, les seigneurs et les serfs sont jugées trop contraignantes et l’Islande, terre inoccupée, apparaît donc comme une solution pour construire une société plus libre.

Les premiers occupants arrivent donc vers 930. L’occupation du territoire qui va suivre sera nettement différente du développement que connaissent la plupart des pays européens de l’époque.

Les institutions politique de l’Islande médiévale.

Les institutions de l’Islande n’étaient pas fondées sur une conception territoriale des rapports sociaux entre ceux qui étaient représentants et ceux qui étaient représentés.

Il n’y avait pas de roi en Islande, mais plutôt des chefs de clan qui vendaient, aux fermiers et aux commerçants, des services de police et de protection en retour d’argent ou d’échange de droits.

Les fermiers, comme les commerçants, pouvaient changer de chef de clan si ce dernier, aux yeux des consommateurs, offrait des services de piètre qualité ou à  des prix irraisonnables.

Sauf que, quand les gens changeaient de chef de clan, ils n’étaient pas obligés de déménager puisque les accords entre les producteurs et les consommateurs étaient volontaires, sans égard à  la situation géographique du vendeur et de l’acheteur.

Nul ne pouvait imposer sa volonté sur un territoire en particulier.

Certains facteurs peuvent expliquer cela, notamment le fait que les habitants de l’Islande étaient libres de ne se procurer des services de protection et de police que s’ils jugeaient utiles de le faire.

Ceux qui n’échangeaient ni de l’argent, ni des droits, se protégeaient eux-mémes. Aussi, plusieurs chefs de clan offraient des services selon certaines conditions propres à  leur « entreprise ». Comme personne n’avait de monopole, nul ne pouvait contraindre par la force les fermiers et commerçants sans mettre en péril sa propre vie suite à  des représailles.

Les ressources financières limitées des chefs de clan peuvent également expliquer que ceux-ci n’entretenaient pas de rapport coercitif envers les habitants puisque les guerres coûtent très cher, autant en termes de ressources matérielles qu’humaines.

Le titre et les prérogatives du chef de clan n’étaient pas publics mais privés. Ils appartenaient aux chefs et non pas aux clients. Aussi, si quelqu’un voulait acheter le poste d’un chef de clan et que celui-ci trouvait la transaction intéressante, il pouvait vendre.

Les mémes conditions que celles qui prévalaient auparavant s’appliquaient pour le nouveau chef de clan vis-à -vis les fermiers et les commerçants: les accords étaient volontaires. Il est important de noter que le simple fait d’étre chef de clan ne voulait rien dire si personne n’était prét à  payer pour ses services.

Pour établir les lois et les règles de droit les chefs de clan se basaient sur la récitation du héraut suivant l’assemblée annuelle des chefs de clan qui durait deux semaines par année et durant lesquelles les lois étaient votées, soit par les chefs de clan eux-mémes ou par leurs représentants.

Le héraut était le seul membre permanent de l’assemblée. Les responsabilités du héraut étaient de mémoriser les lois qui étaient votées par l’assemblée.

Il agissait également comme conseiller auprès des chefs de clan, des fermiers et des commerçants sur la signification et la portée des lois. Enfin, comme son titre l’indique, après chaque assemblée le héraut récitait devant les villageois et les chefs de clan toutes les lois en vigueur.

Les chefs de clan n’étaient pas obligés de vendre leur service de protection suivant toutes les lois énumérées par le héraut. Ils étaient libres de vendre ce qu’ils jugeaient bon. Sauf qu’il est possible de croire qu’une certaine forme d’accord implicite existait puisque la littérature ne rapporte pas de guerre interminable entre chefs de clan, du moins durant de longues années.

La troisième institution politique de l’Islande médiévale était les tribunaux.

Les juges et jurys étaient convoqués seulement suivant la commission d’un crime et ils étaient choisit parmi la population de l’île.

C’est donc dire que les parties impliquées pouvaient choisir les gens qui devaient juger la cause. Il faut noter aussi que dans les tribunaux de première instance, la majorité absolue (50% + 1) n’est pas la règle qui permet de condamner un individu.

Une telle situation fait en sorte que les conflits ne pouvaient pas se régler simplement par favoritisme puisque 80% des membres de la cour devaient se mettre d’accord, ce qui laisse peu de place au clientélisme.

L’exemple de l’Islande médiévale prouverait non seulement qu’une société libertarienne a déjà  existé, mais qu’elle offrait des perspectives et des conditions de vie supérieures à  celles du reste de l’Europe.

Les trois institutions mentionnées ci-haut, soit le chef de clan, le héraut et les tribunaux, étaient les principales institutions de l’Islande médiévale. Bien sûr, les relations pouvaient étre bien plus complexes qu’elles ne le sont décrites ici. Mais il est possible de dire, somme toute, que les institutions politiques de cette époque ressemblaient fortement à  ce que propose aujourd’hui la philosophie libertarienne: des institutions volontaires, non coercitives et marchandes.

Les Vikings n’auraient-ils pas mieux fait de suivre le mode de gestion féodal en vogue à  l’époque ?

Aussi, les conditions de vie étaient-elles réellement supérieures par rapport au reste de l’Europe de l’époque ? Il est très difficile de répondre à  ces questions puisque l’histoire est toujours influencée par ceux qui la racontent. Mais les sagas, ces récits islandais de l’époque, nous montrent que les institutions de l’Islande étaient différentes de celles du reste de l’Europe et que la vision des habitants sur la société n’était pas la méme qu’ailleurs.

Quels sont les avantages d’une telle société ?

Ils peuvent étre nombreux. Tout d’abord, les services que les gens recevaient correspondaient aux coûts de production.

Quand un fermier ou un marchand optait pour un chef de clan plutôt que pour un autre, c’est parce qu’il y avait, entres autres, des incitatifs monétaires pour faire ce choix. Pour que ces incitatifs se transforment en « réalité marchande », il faut que le chef de clan vende le produit suivant une logique des coûts: il ne peut vendre sous les coûts de production puisqu’il ne pourra rester en affaire très longtemps, et il ne peut vendre à  des prix exorbitants puisque dans ce cas personne n’achètera son produit.

Aujourd’hui, il est difficile de connaître les véritables coûts de production de la sécurité. Méme si un budget est déposé par les autorités politiques qui nous informe que tel ou tel ministère a obtenu un montant de fonctionnement X, rien ne prouve que ce montant X soit le montant optimal. La valeur d’un produit ne se détermine que lorsqu’il y a plusieurs producteurs qui font le méme produit. La valeur marchande dans l’absolu n’existe pas.

Ensuite, les informations issues de l’interaction des chefs de clan, des commerçants et des fermiers sur le marché de la sécurité et des tribunaux étaient adéquates puisque les gens qui fournissaient les services de police participaient au processus de perte et profit issu de l’activité marchande.

Si, par exemple, un chef de clan décidait de vendre un procédé plutôt qu’un autre et que les consommateurs étaient satisfaits. Le résultat sera, en principe, une hausse de la satisfaction des acheteurs et peut-étre aussi une hausse des ventes.

Si, au contraire, un chef de clan décide d’imposer une manière de faire et que ses clients y voient des contraintes, ils quitteront dès que possible leur chef de clan. Cela pourrait aussi faire en sorte que les nouveaux clients soient moins nombreux à  frapper à  la porte du chef de clan pour acheter des services de protection.

Le processus de perte et profit envoie une information vitale aux producteurs et aux consommateurs. Le prix sert également d’indicateur pour le consommateur et le producteur sur une très grande variété de sujets.

Dans une gestion monopolisée ce genre d’information n’existe pas. S’il n’y a qu’un seul chef de clan et que celui-ci décide de mettre en place un système Y, nul ne peut alors s’y soustraire. Dans ce cas, le producteur a  » carte blanche  » et les consommateurs n’ont pas accès aux innovations techniques et technologiques qu’un autre producteur pourrait introduire.

Si un procédé meilleur que celui employé par le producteur n’est pas disponible en raison du monopole, l’information issue de l’interaction des agents dans le marché ne sera pas disponible non plus.

Enfin, les libertés individuelles sont protégées dans un tel système puisque nul n’est dans l’obligation d’interagir avec un chef de clan contre son gré. Bien sur, de nombreux avantages sont associés à  l’achat d’un service de sécurité, mais si un individu juge qu’il est plus utile de ne pas s’associer à  aucun chef de clan, libre à  lui de le faire.

Egalement, puisque les lois n’étaient pas toutes les mémes, les acheteurs pouvaient tenter de trouver un producteur qui offrait des services qui répondaient à  leurs principes philosophiques.

Cette situation n’est pas unique, ni étrange. Par exemple, aux Etats-Unis, certains Etats appliquent encore la peine de mort alors que d’autres ne l’appliquent plus. Un individu peut dans ce cas choisir de s’établir dans un Etat qui ne préconise pas la peine de mort plutôt que dans un autre où la peine de mort est toujours en vigueur s’il juge, par exemple, que les coûts relatifs à  un déménagement sont minimes comparés au risque d’étre trouver coupable d’un délit menant à  la peine de mort.

L’effondrement du système.

Quelles sont les raisons qui peuvent maintenant expliquer l’effondrement du modèle politique et économique de l’Islande médiévale ?

Deux raisons complémentaires apparaissent les plus plausibles selon certains historiens. La première est la centralisation et le quasi monopole de la sécurité à  partir du 13e siècle.

La deuxième est l’établissement d’une taxe qui a permis le transfert du pouvoir progressivement des fermiers et des commerçants vers les familles riches qui tentaient de centraliser et de prendre le contrôle des activités de protection et de police.

La monopolisation progressive du système explique en partie l’effondrement du modèle de l’Islande médiévale tel que présenté ici. Au tournant du 12e siècle, seulement cinq familles contrôlaient quatre-vingt pour cent de la fourniture de services de sécurité sur l’île. Ce qui amena des problèmes jusque-là  évités en Islande. Ces cinq familles, en raison de leur position de force vis-à -vis les fermiers et les commerçants, initièrent des guerres pour contrôler les territoires qui appartenaient aux autres familles ou aux autres petits chefs de clan restés indépendants.

Ces guerres ont fini par exaspérer les membres des familles et ceux qui se battaient en leurs noms, ce qui amena les gens à  faire appel au roi de Norvège vers 1264.

Dès que le roi prit contrôle de la situation le système changea.

On peut donc dire que ce n’est pas parce qu’il y avait une trop grande libéralisation de la production de la sécurité que le système s’est effondré, mais bien, selon certains historiens, parce qu’il n’y avait plus assez de pluralisme décentralisé et que les familles qui exerçaient le monopole sur une partie du territoire voulaient étendre leur position de force à  l’ensemble du territoire.

La deuxième raison qui constitue en fait l’explication de la première et qui pourrait expliquer la fin du régime est l’établissement d’une taxe territoriale vers 1096. Cette taxe devait servir à  l’entretient des églises sur tout le territoire de l’île. Sauf que, comme les églises étaient souvent construites sur des terres qui appartenaient aux chefs de clan, ceux-ci prenaient l’argent destiné aux églises et le conservait et l’utilisait à  leur avantage.

Comme les chefs de clan ne payaient pas cette taxe, ils ont pu accumuler une fortune disproportionnée par rapport à  la population en général sans pour autant que cette fortune soit le résultat d’actions sur le marché.

Avant cette taxe les chefs de clan se devaient de garder les coûts de service le plus bas possible pour conserver leurs clients et ils n’avaient pas de budget suffisant pour tenter d’écraser les autres chefs de clan.

Cette taxe donna aux chefs de clan le pouvoir qui leur manquait pour tenter de contrôler l’ensemble de l’île. Non seulement les quelques familles les plus riches pouvaient s’enrichir facilement puisque les consommateurs étaient obligés de négocier avec elles, mais il était plus facile de contrôler le parlement et d’introduire des mesures coercitives et de nouvelles taxes.

sources: Jasmin Guénette – Le Quebecois Libre

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