Voyage chez les candidats au «martyre»

Irak, Qui sont les kamikazes?

D’où viennent-ils? De quel milieu? Quel âge ont-ils? C’est un document en arabe diffusé sur internet par les partisans du djihad avec photos, témoignages, testaments qui nous a permis de cerner les visages, souvent inattendus, de ces soldats de la terreur

Il est généralement saoudien, lorsqu’il n’est pas syrien ou koweïtien. Il a moins de 25 ans, est marié, avec ou sans enfants, et jouit d’un certain confort matériel. Il est diplômé ou jeune actif. Il est parti, via la Syrie, avec son frère ou son meilleur ami, sans entraînement préalable, pour accomplir son «devoir» de musulman le djihad et mourir en «martyr» en Irak. Il y a rejoint les insurgés irakiens qui combattent les forces américaines, ou l’un des groupes qui multiplient les attentats suicides. Il est mort en tuant.

Ce portrait-robot du combattant étranger en Irak n’a pas été établi par l’armée américaine, les services occidentaux ou encore les experts. Il ressort d’une liste de plus de 230 noms dressée par les partisans du djihad en hommage à «leurs» morts depuis le début des offensives américano-britanniques en Irak. Mini-biographies retraçant l’itinéraire d’une vie, récits de compagnons de combat, testaments, micro-histoires internes aux groupes terroristes: ce document, rédigé exclusivement en langue arabe, est un témoignage de l’intérieur, apportant un autre éclairage sur ces hommes qui, aux côtés de la guérilla irakienne ou des groupes organisés multinationaux, ont contribué à la mort de quelque 1500 soldats américains. Diffusé sur internet par les «islamonautes» à travers les forums en arabe prônant l’idéologie d’Al-Qaida, outils privilégiés de communication des clandestins du djihadisme, il rassemble une masse d’informations régulièrement mises à jour.

Ce recensement interne fait apparaître une majorité écrasante de ressortissants des pays frontaliers de l’Irak. Surtout des Saoudiens, notamment ceux de la région de Nadjd, berceau fondateur du royaume et creuset des grandes familles influentes d’Arabie, et de sa capitale, Riyad. Mais aussi des Syriens (dont quelques Palestiniens du camp syrien d’Al-Yarmouk), des Koweïtiens et des Jordaniens, même s’ils sont en moins grand nombre. Les Maghrébins sont également représentés – Algériens, Tunisiens et Marocains, dont l’un résidant «en France ou en Espagne» –, ainsi que quelques Libyens. La liste mentionne également l’identité des trois «martyrs» français connus – Redouane al-Hakim, 19 ans, tué le 17 juillet 2004; Tarek Ouinis, 24 ans, tué deux mois plus tard; Abdelhalim Bajouj, 19 ans, mort dans un attentat suicide le 20 octobre 2004 –, sans détailler davantage leur histoire.

Les points d’entrée, lorsqu’ils sont précisés, sont prioritairement la frontière syrienne. Plusieurs cas sont d’ailleurs rapportés de tentatives ratées de passage sur le territoire irakien via l’Afghanistan ou la Jordanie. A l’automne 2004, lors de l’assaut des forces américaines contre Fallouja – qui avait encouragé de nouvelles vocations – et malgré le renforcement des contrôles annoncé par les pays frontaliers de l’Irak, des volontaires parvenaient encore à s’infiltrer: «Certains jeunes disent que la route vers le djihad en Irak est coupée, mais ils mentent: la preuve, notre martyr est passé par la Syrie, et sans problème», commente un modérateur du forum Balsam al-Iman, évoquant le départ réussi pour Fallouja d’un commerçant saoudien d’El-Hael, âgé de 24 ans et mort un mois après son arrivée.

Encore faut-il trouver la bonne filière: «C’est une question de volonté, pas de barrage de route supposé: le djihad est d’abord un effort et un acte, pas une parole en l’air!», sermonne-t-il.

Cet autre Saoudien de 19 ans, étudiant en deuxième année d’études islamiques, fait figure d’exemple: «Parti d’Arabie une première fois, il a été arrêté en Syrie, raconte un de ses compagnons sur un autre forum. Il a essayé de nouveau, en partant pour la Jordanie, puis de la Jordanie vers les frontières saoudiennes, et là il a été emprisonné pendant deux mois. Libéré, il est retourné en Syrie par avion. Ils l’ont refusé à son arrivée et il a dû revenir immédiatement en Arabie Saoudite. Deux mois plus tard, il est parti au Liban, est passé clandestinement en Syrie, et de là en Irak. Ses efforts ont payé deux mois plus tard, quand il est tombé en martyr» à Fallouja.

Ces jeunes qui appartenaient à la tranche d’âge des 19-25 ans avaient le plus souvent une vie sociale et familiale structurée. Au moment de leur départ pour l’Irak, la plupart de ces étudiants – en sciences, génie civil, médecine, droit religieux, études islamiques, informatique – ou jeunes actifs – commerce, administration – étaient mariés, parfois avec des enfants en bas âge. Ce profil est surtout caractéristique des Saoudiens, dont certains jouissaient d’«une vie matérielle très confortable». Un avenir, des biens, une épouse enceinte ou avec enfants, des parents: les témoins et compagnons de ces «héros» confirment qu’ils ont tout quitté pour accomplir leur «devoir» de musulman.

L’auteur de l’attentat suicide contre le mess de la base américaine de Mossoul, le 22 décembre 2004, qui avait tué 24 personnes dont 18 Américains, était l’un d’entre eux: étudiant en médecine à l’université de Khartoum, ce Saoudien de 20 ans «a interrompu ses études, retiré la totalité de sa bourse d’études à la banque, et s’est rendu en Irak via l’un des pays frontaliers». Ou encore ce propriétaire marocain d’un restaurant à Tanger qui a abandonné sa femme et son futur enfant en apportant avec lui le capital familial.

Ce phénomène de défection au profit de «la cause» n’a pas épargné les centres de pouvoir de certains régimes, et non des moindres: on trouve ainsi un officier de la garde nationale saoudienne, le bras armé de la monarchie wahhabite, un soldat de l’armée saoudienne âgé de 32 ans, parti en février après avoir donné sa démission, ou encore cet autre militaire de carrière koweïtien, Fayçal Zaid al-Mouteiri, qui a également démissionné avant de rejoindre le front irakien (voir encadré). Si la réalité d’une certaine porosité des services de sécurité à l’idéologie radicale dans ces pays, voire l’existence de complicités internes de ces services dans des actions violentes antioccidentales sur leur sol, était encore à établir, ces témoignages en apportent, s’il le fallait, une preuve éclatante…

Ce risque de contagion au cœur du système constitue l’une des préoccupations sécuritaires majeures des pays du Golfe. Il inquiète aussi, par conséquence, leurs partenaires occidentaux pour ce qui concerne la protection des installations et des expatriés. Des pays encore épargnés, comme les Emirats arabes unis – dont un ressortissant apparaît dans cette liste –, redoutent cet effet de gangrène. Doha – un Qatarien qui rend hommage dans ce document à son compagnon saoudien, rare vétéran comme lui de Bosnie, mort dans un combat dans le nord de l’Irak – en a mesuré l’effet dévastateur. L’attentat antibritannique du 19 mars dernier a été perpétré par un cadre égyptien résidant depuis quinze ans dans l’émirat et travaillant au sein de la société étatique d’hydrocarbures, Qatar Petroleum, autre centre névralgique du pouvoir local.

Pour les autorités locales, ces candidats au «martyre» venus des pays arabes sont difficiles à repérer car la plupart d’entre eux n’ont aucun passé de combattant: très peu d’«Afghans arabes» et à peine quelques velléitaires engagés pour la Tchétchénie ou le Cachemire. Ils sont souvent partis sans aucun entraînement militaire, avec tout juste parfois quelques connaissances livresques du fonctionnement des armes, comme la kalachnikov. «Quand il est arrivé en Irak, notre martyr n’avait jamais participé au djihad, ni suivi un camp d’entraînement, ni même jamais été militaire», commente le modérateur d’un forum, s’appuyant sur le parcours d’un jeune Saoudien de 19 ans qui a «survécu» un mois en Irak. Cela démontre bien qu’il n’est pas nécessaire d’être un Khattab [ancien émir saoudien en Tchétchénie] ou un Abou Hafs al-Masri [ancien responsable des opérations d’Oussama Ben Laden, mort à Tora Bora] pour accomplir le djihad. Il n’est nullement requis de s’entraîner avant de partir: on s’entraîne sur place, en combattant. Les livres ne servent à rien.»

Dans la plupart des cas, ces candidats au suicide au passé sans histoire et sans préparation militaire n’appartiennent pas non plus à ce qui pourrait ressembler à une organisation structurée. Les témoignages et les testaments font état, au départ, d’un processus d’empathie mêlé d’un sentiment d’impuissance à l’égard de «l’insupportable souffrance du peuple irakien, [des] actions terribles des mécréants, pratiquant le meurtre de civils, la torture, le viol, l’emprisonnement des combattants». Magnifiée, la résistance des insurgés lors du siège de Fallouja est hissée au rang de modèle du combat «noble» contre l’ennemi, et figure désormais parmi les grandes batailles marquant l’histoire de l’islam et son combat contre les infidèles.

Il faut y ajouter, bien sûr, le ciment d’un antiaméricanisme profond. Et la validation religieuse de certains cheikhs qui encouragent les départs et favorisent le passage à l’action. Souvent, il s’agit de prédicateurs officiant dans la mosquée voisine du futur «martyr». On retrouve ainsi des jeunes issus d’une même ville, comme Burayda et El-Hael, en Arabie Saoudite, ou encore Derna, au nord-est de la Libye, qui fréquentent la même mosquée, partent ensemble ou successivement. L’influence du meilleur ami ou du frère plus engagé aide également à franchir le pas. Les «islamonautes» racontent le cas de ces deux amis de Djedda, de 24 ans, dont l’un avait un frère de 19 ans en deuxième année d’études d’ingénieur qu’il a convaincu de partir avec eux. «Ce qui est magnifique dans cette histoire, commente un cousin sur le forum Ansar al-Islami, c’est que, quand Abou Ibada a contacté son petit frère pour lui dire qu’il partait à Fallouja, il ne lui a pas dit: « Reste auprès du père et sers-le à ma place »; il ne lui a pas dit: « Un seul combattant suffit pour la famille »; il ne lui a pas dit: « Je ne veux pas que mon père et ma mère soient doublement affligés »… Il lui a dit: « Viens avec moi ».»…

Ce que révèle encore ce document, c’est l’ambiguïté du vécu familial d’un tel événe-ment: la tristesse des départs, des disparitions, des deuils n’occulte pas une certaine fierté… Si des pères de famille ont tenté, quand ils étaient avertis du projet, d’interdire à leurs fils de partir, d’autres ont au contraire donné leur autorisation. Certains sont même restés en contact direct ou indirect avec leur enfant avant sa mort. Et presque tous ont organisé à leur domicile une cérémonie de condoléances et reçu les «félicitations» pour leur «martyr». Même si leur fils a été enterré en Irak. Les numéros de téléphone et l’adresse précise de la famille sont ainsi mis en ligne très naturellement pour permettre à tous de les contacter des quatre coins du monde ou de les visiter si l’on est proche, avec un poème hagiographique en guise de faire-part.

L’affaire du jeune avocat jordanien Raed al-Banna, auteur présumé de l’attentat suicide de Hilla, le 28 février, a permis de révéler ces pratiques. Elle avait constitué un nouvel épisode dans le contentieux entre la Jordanie et le nouveau pouvoir irakien, Bagdad accusant Amman d’avoir autorisé la cérémonie organisée par la famille en l’honneur d’un «terroriste», preuve de la duplicité jordanienne à l’égard de la situation en Irak. Les autorités irakiennes auraient d’ailleurs largement plus de raisons de protester contre leurs voisins saoudiens ou syriens, où le nombre d’événements funéraires de ce genre est bien plus important. Les «révélations» apportées par les djihadistes eux-mêmes sur le rôle de la Syrie comme pays de transit vers l’Irak viennent le confirmer: un tel va-et-vient aux frontières ne passe pas inaperçu, même si quelques arrestations sont menées en signe de bonne volonté.

Quant au royaume saoudien, premier fournisseur non seulement de combattants pour la guérilla irakienne mais aussi de kamikazes, on ne peut imaginer qu’il ignore une telle ponction au sein de sa population jeune et active. Nombre des jeunes Saoudiens morts en Irak appartenaient d’ailleurs à de grandes familles et tribus – Al-Oteibi, Al-Dossari, As-Shamari, Al-Qahtani, Al-Rashid – dont les membres ont déjà été impliqués dans des actions sur le sol et hors du sol saoudien, y compris aux Etats-Unis, le 11 septembre 2001. En Arabie Saoudite, la lutte contre le terrorisme se limiterait-elle aux groupes actifs sur son seul territoire?

Plus inquiétant encore: ces récits et témoignages révèlent la montée en puissance d’une forme de consensus social et moral autour de la pratique du djihad, inscrit dans un processus de normalisation du radicalisme. Quel pouvoir politique de la région se risquerait aujourd’hui à interdire à ses instances religieuses de présenter le djihad comme un terrorisme «halal» de légitime défense, alors que l’opinion arabe et musulmane s’émeut du sort de la population irakienne?

Le conflit irakien a produit une génération en état de mobilisation permanente. Ces jeunes radicaux constituent une armée de réserve qui n’a pas besoin d’une structure d’organisation déterminée pour agir et qui dispose d’une arme de destruction massive: le sacrifice de leur vie. Il s’agit là d’un constat qui bat en brèche les fondements stratégiques de la lutte antiterroriste menée depuis le 11 septembre 2001 et les «effets positifs» qu’elle aurait générés, selon Washington.

Anne Giudicelli
Le Nouvel Observateur

Source : http://hebdo.nouvelobs.com

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *